22 mai 2026

≡ Ombre Et Lumière


Je Ne Connais Pas D’endroit Plus Hideux Que Le Cimetière Du Boulevard Bru, En Face D’un Des Plus Beaux Paysages Du Monde.


Un Amoncellement De Mauvais Goût Parmi Les Entourages Noirs Laisse Monter Une Tristesse Affreuse De Ces Lieux Où La Mort Découvre Son Vrai Visage. « Tout Passe, Disent Les Ex-Voto En Forme De Cœur, Sauf Le Souvenir. » 


Et tous insistent sur cette éternité dérisoire que nous fournit à peu de frais le cœur de ceux qui nous aimèrent. Ce sont les mêmes phrases qui servent à tous les désespoirs. 


Elles s'adressent au mort et lui parlent à la deuxième personne : « Notre souvenir ne t'abandonnera pas », feinte sinistre par quoi on prête un corps et des désirs à ce qui au mieux est un liquide noir. Ailleurs, au milieu d'une abrutissante profusion de fleurs et d'oiseaux de marbre, ce vœu téméraire : « Jamais ta tombe ne restera sans fleurs. » 


Mais on est vite rassuré : l'inscription entoure un bouquet de stuc doré, bien économique pour le temps des vivants (comme ces immortelles qui doivent leur nom pompeux à la gratitude de ceux qui prennent encore leur tramway en marche). 


Comme il faut aller avec son siècle, on remplace quelquefois la fauvette classique par un ahurissant avion de perles, piloté par un ange niais que, sans souci de la logique, on a muni d'une magnifique paire d'ailes.


Comment Faire Comprendre Pourtant Que Ces Images De La Mort Ne Se Séparent Jamais De La Vie? 


Les valeurs ici sont étroitement liées. La plaisanterie favorite des croque-morts algérois, lorsqu'ils roulent à vide, c'est de crier : « Tu montes, chérie? » aux jolies filles qu'ils rencontrent sur la route. 


Rien n'empêche d'y voir un symbole, même s'il est fâcheux. Il peut paraître blasphématoire aussi de répondre à l'annonce d'un décès en clignant l'œil gauche : « Le pauvre, il ne chantera plus », ou, comme cette Oranaise qui n'avait jamais aimé son mari : « Dieu me l'a donné, Dieu me l'a repris. » 


Mais tout compte fait, je ne vois pas ce que la mort peut avoir de sacré et je sens bien, au contraire, la distance qu'il y a entre la peur et le respect. Tout ici respire l'horreur de mourir dans un pays qui invite à la vie. 


Et pourtant, c'est sous les murs mêmes de ce cimetière que les jeunes gens de Belcourt donnent leurs rendez-vous et que les filles s'offrent aux baisers et aux caresses.



Extrait De « Noces » 1936-1937

L’Été À Alger — À Jacques Heurgon 





Albert Camus —