Atiq Rahimi. Helene Bamberger
📚 Kabuliwalla, c’est moi, d’Atiq Rahimi : le salut par l’écriture
Critique — Après avoir dû abandonner un film, le Prix Goncourt 2008 compose un magnifique texte sur l’exil.
Un homme seul, debout sur un pont qui surplombe un fleuve. Quatre heures du matin. On imagine ce qui peut se passer. Et peu importe où coule l’eau — ici, l’homme se trouve au-dessous du bras du Gange, en Inde.
Quelques phrases plus loin, le doute n’est plus permis : « Je suis là pour me jeter dans le fleuve, et m’en aller », dit le narrateur, qui se nomme Rahimi, comme Atiq Rahimi, cinéaste et Prix Goncourt en 2008 pour Syngué Sabour.
Pierre de patience. C’est déjà assez pour nous bouleverser. La suite va nous emporter.
Au moment où le narrateur s’apprête à disparaître, il aperçoit un bateau dans lequel se trouve Rahmat, le personnage central de Kabuliwallah * une nouvelle de Rabindranath Tagore (1861-1941), prix Nobel de littérature en 1913. Le kabuliwalla représente un émigré afghan en Inde. Dans l’histoire de Tagore, Rahmat est un marchand ambulant de fruits secs, et vit en clandestin.
Le Gange charrie une histoire, celle d’un cinéaste qui a dû abandonner un film et ses illusions. Il avait travaillé pendant deux années à l’adaptation au cinéma de Kabuliwalla, mais la mésentente entre producteurs a tout fait capoter, le film et ses illusions, en même temps que son existence se fissurait.
Cette scène — pardon, ce passage — où l’on voit un personnage s’échapper du scénario et surgir dans le réel est fondatrice. Peut-être que c’est une hallucination née du désespoir et de la souffrance. On comprend alors mieux la phrase mise en exergue, empruntée évidemment à Tagore : « L’illusion est la première apparence de la vérité. »
« N’écris pas pour fuir »
Le livre naît de ces illusions perdues. Le film avorté devient l’un des plus beaux textes qu’on ait lus sur l’exil. L’exil sous toutes ses formes.
Sur le sentiment de culpabilité, notamment, qui ne quitte jamais celui qui a quitté son pays, qu’il y revienne ou qu’il l’oublie. « Rahmat serait debout à l’arrière du bateau, sans savoir s’il s’approche d’un rivage ou s’il s’éloigne encore. » Voilà ce qui pourrait être une définition parfaite de l’exil : on ne sait jamais si l’on part ou si l’on revient.
Que l’on comprenne bien le projet d’Atiq Rahimi : l’écrivain ne propose pas une novélisation de son scénario. Au contraire, il exhume, en quelque sorte, le sous-texte, les silences, les éléments invisibles qu’un long-métrage ne peut montrer.
Kabuliwalla, c’est moi, est par essence le roman de l’errance intérieure, les mots d’un homme qui ne sait plus où il va, et même où il est allé, mais qui cherche au savoir : c’est sa façon de tenir à la vie. Là est la force de ces pages qui flirtent avec le désespoir, mais n’abandonnent jamais l’espérance.
Comme la poésie, qui est partout et qui magnifie chaque phrase. À un moment, le narrateur entend une voix : « Ne cherche pas ailleurs. Rahmat, c’est toi. Ne le filme pas comme un autre. N’écris pas pour fuir. Raconte ton histoire. Même à travers lui. Car ce que tu poursuis, ce que tu veux sauver, ce que tu veux comprendre, c’est toi-même, dans ce regard d’exilé, dans ce corps en marche, dans ce silence d’avant la parole. » Rahimi et Rahmat n’ont-ils pas la même origine ?
Le livre tient dans toute cette tension. D’un côté, le constat d’un projet avorté, d’un renoncement. De l’autre, comme dans cette Inde où tout renaît, l’écriture peut reprendre ce qui a été perdu. Le film n’a pas abouti, mais le roman en est le salut. Tout simplement magnifique.
* Les Éditions Zulma publient « Kabuliwallah et autres histoires »,
En édition de poche.
Kabuliwalla, c’est moi, d’Atiq Rahimi, POL, 214 p., 19 €. SDP
— Source : Le Figaro Littéraire
— Mohammed Aïssaoui
▲ Aron O’Raney —

