22 août 2026

≡ La Mort N’est Rien Pour Nous


Épicure - British Museum



— Lettre à Ménécée




Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. 


Dès lors, la juste prise de conscience, que la mort ne nous est rien, autorise à jouir du caractère mortel de la vie : 


Non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité.


Il s’ensuit qu’il n’y a rien d’effrayant dans le fait de vivre, pour qui est radicalement conscient qu’il n’existe rien d’effrayant non plus dans le fait de ne pas vivre.


Stupide est donc celui qui dit avoir peur de la mort, non parce qu’il souffrira en mourant, mais parce qu’il souffre à l’idée qu’elle approche. 


Ce dont l’existence ne gêne point, c’est vraiment pour rien qu’on souffre de l’attendre! 


Le plus effrayant des maux, la mort ne nous est rien, disais-je : 


Quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas! 


Elle ne concerne donc ni les vivants ni les trépassés, étant donné que pour les uns, elle n’est point, et que les autres ne sont plus. 


Beaucoup de gens pourtant fuient la mort, soit, en tant que plus grands des malheurs, soit en tant que point final des choses de la vie. 


Le philosophe, lui, ne craint pas le fait de n’être pas en vie : 


Vivre ne lui convulse pas l’estomac, sans qu’il estime être mauvais de ne pas vivre. 


De même qu’il ne choisit jamais la nourriture la plus plantureuse, mais la plus goûteuse, ainsi n’est-ce point le temps le plus long, mais le plus fruité qu’il butine? 


Celui qui incite d’un côté le jeune à bien vivre, de l’autre le vieillard à bien mourir est un niais, non tant parce que la vie a de l’agrément, mais surtout parce que bien vivre et bien mourir constituent un seul et même exercice..


Plus stupide encore celui qui dit beau de n’être pas né, ou sitôt né, de franchir les portes de l’Hadès.


S’il est persuadé de ce qu’il dit, que ne quitte-t-il la vie sur-le-champ? 


Il en a l’immédiate possibilité, pour peu qu’il le veuille vraiment. 


S’il veut seulement jouer les provocateurs, sa désinvolture en la matière est déplacée. 


Souvenons-nous d’ailleurs que l’avenir, ni ne nous appartient, ni ne nous échappe absolument, afin de ne pas tout à fait l’attendre comme devant exister, et de n’en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.



— Lettre à Ménécée 

— Extrait issu d'une traduction anonyme.






Épicure —



21 août 2026

≡ L’Art De La Méditation


La Méditation Vise À Transformer L’esprit. Chacun De Nous A Un Esprit, Chacun Peut Travailler Avec Celui-Ci. 


La méditation permet de cultiver et de développer certaines qualités humaines fondamentales, de la même façon que d’autres formes d’entraînement nous apprennent à lire, à jouer d’un instrument de musique ou à acquérir toute autre aptitude.


― L’objet De La Méditation Est Donc L’Esprit.


Pour le moment, cet esprit est à la fois confus, agité, rebelle et soumis à d’innombrables conditionnements et automatismes. La méditation n’a pas pour but de le briser ni de l’anesthésier, mais de le rendre libre, clair et équilibré.


Nous déployons beaucoup d’efforts pour améliorer les conditions extérieures de notre existence, mais, en fin de compte, c’est toujours notre esprit qui fait l’expérience du monde et le traduit sous forme de bien-être ou de souffrance.


Si nous transformons notre façon de percevoir les choses, nous transformons la qualité de notre vie. Et ce changement résulte d’un entraînement de l’esprit que l’on appelle «Méditation». 


― Se Transformer Intérieurement En Entraînant Son Esprit Est La Plus Passionnante Des Aventures.


La compréhension dont il s’agit ici consiste en une vision plus claire de la réalité. La méditation n’est pas un moyen d’échapper à la réalité, mais au contraire de nous faire voir la réalité telle qu’elle est, au plus près de ce que nous vivons, de démasquer les causes profondes de la souffrance et de dissiper la confusion mentale qui nous incite à chercher le bonheur là où il ne se trouve pas.


― Il Serait Dommage De Sous-Estimer La Capacité De Transformation De Notre Esprit. 


Chacun d’entre nous dispose du potentiel nécessaire pour s’affranchir des états mentaux qui entretiennent nos souffrances et celles des autres, pour trouver la paix intérieure et pour contribuer au bien des Êtres.


Nos traits de caractère perdurent tant que nous ne faisons rien pour les améliorer et que nous laissons nos dispositions et nos automatismes se maintenir, voire gagner en force pensée après pensée, jour après jour, année après année. Mais ils ne sont pas intangibles.


Si Nous Apprenions à Cultiver L’amour Altruiste Et La Paix Intérieure, Et Que Parallèlement, Notre Égoïsme Et Son Cortège De Frustrations S’atténuaient, Notre Existence Ne Perdrait Rien De Sa Richesse, Bien Au Contraire.


― C’est aussi en développant nos qualités intérieures que nous pouvons le mieux aider les autres. 


La raison d’être ultime de la méditation est de se transformer soi-même pour mieux transformer le monde, ou de devenir un être humain meilleur pour mieux servir les autres. Elle permet de donner à la vie son sens le plus noble.


Le fruit de la méditation est ce que l’on pourrait appeler une manière d’être optimale ou un bonheur authentique. Ce bonheur-là n’est pas constitué d’une succession de sensations et d’émotions plaisantes. 


C’est le sentiment profond d’avoir réalisé de la meilleure des façons le potentiel de connaissance et d’accomplissement qui se trouve en soi. L’aventure en vaut la peine.


Pour Conclure, Souvenons-Nous Que Notre Esprit Peut Être Notre Meilleur Ami Comme Notre Pire Ennemi. Le Libérer De La Confusion, De L’égocentrisme Et Des Émotions Perturbatrices Est Donc Le Meilleur Service Que Nous Puissions Rendre À Nous-Mêmes Et À Autrui.






Matthieu Ricard —



20 août 2026

≡ I- Prométhée Aux Enfers


«Il Me Semblait Qu’il Manquait Quelque Chose À La Divinité Tant Qu’il N’existait Rien À Lui Opposer.» Prométhée au Caucase


― Que Signifie Prométhée Pour L’homme D’aujourd’hui? 


On pourrait dire sans doute que ce révolté dressé contre les Dieux est le modèle de l’homme contemporain et que cette protestation élevée, il y a des milliers d’années, dans les déserts de la Scythie, s’achève aujourd’hui dans une convulsion historique qui n’a pas son égale. 


Mais, en même temps, quelque chose nous dit que ce persécuté continue de l’être parmi nous et que nous sommes encore sourds au grand cri de la révolte humaine dont il donne le signal solitaire.


L’homme d’aujourd’hui est en effet celui qui souffre par masses prodigieuses sur l’étroite surface de cette Terre, l’homme privé de feu et de nourriture pour qui la liberté n’est qu’un luxe qui peut attendre; et il n’est encore question pour cet homme que de souffrir un peu plus, 


Comme il ne peut être question pour la liberté et ses derniers témoins que de disparaître un peu plus. Prométhée, lui, est ce héros qui aima assez les hommes pour leur donner en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts. 


L’humanité, aujourd’hui, n’a besoin et ne se soucie que de techniques. 


Elle se révolte dans ses machines, elle tient l’art et ce qu’il suppose pour un obstacle et un signe de servitude.


Ce qui caractérise Prométhée, au contraire, c’est qu’il ne peut séparer la machine de l’art.


Il pense qu’on peut libérer en même temps les corps et les âmes.


L’homme actuel croit qu’il faut d’abord libérer le corps, même si l’esprit doit mourir provisoirement. 


― Mais L’esprit Peut-Il Mourir Provisoirement? 


En vérité, si Prométhée revenait, les hommes d’aujourd’hui feraient comme les dieux d’alors : ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. 


Les voix ennemies qui insulteraient alors le vaincu seraient les mêmes qui retentissent au seuil de la tragédie eschylienne : celles de la Force et de la Violence.


― Est-Ce Que Je Cède Au Temps Avare, Aux Arbres Nus, À L’hiver Du Monde? 


Mais cette nostalgie même de lumière me donne raison : elle me parle d’un autre monde, ma vraie patrie. 


― A-T-Elle Du Sens Encore Pour Quelques Hommes? 


L’année de la guerre, je devais m’embarquer pour refaire le périple d’Ulysse. 


À cette époque, même un jeune homme pauvre pouvait former le projet somptueux de traverser une mer à la rencontre de la lumière. Mais j’ai fait alors comme chacun. 


Je ne me suis pas embarqué. J’ai pris ma place dans la file qui piétinait devant la porte ouverte de l’enfer. Peu à peu, nous y sommes entrés. Et au premier cri de l’innocence assassinée, la porte a claqué derrière nous. Nous étions dans l’enfer, nous n’en sommes plus jamais sortis. 


Depuis six longues années, nous essayons de nous en arranger. Les fantômes chaleureux des îles fortunées ne nous apparaissent plus qu’au fond d’autres longues années, encore à venir, sans feu ni soleil.


Dans cette Europe humide et noire, comment alors ne pas recevoir avec un tremblement de regret et de difficile complicité, ce cri du vieux Chateaubriand à Ampère partant en Grèce : 


«Vous n’aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni un grain des raisins que j’ai vus dans l’Attique. 


Je regrette jusqu’à l’herbe de mon temps. Je n’ai pas eu la force de faire vivre une bruyère.» 


Et nous aussi, enfoncés, malgré notre jeune sang, dans la terrible vieillesse de ce dernier siècle, nous regrettons parfois l’herbe de tous les temps, la feuille de l’olivier que nous n’irons plus voir pour elle-même, et les raisins de la liberté. 


— L’homme est partout, partout ses cris, sa douleur et ses menaces. 


Entre tant de créatures assemblées, il n’y a plus de place pour les grillons. L’Histoire est une terre stérile où la bruyère ne pousse pas. 



— Extraits De : L’Été (1954)

— Les Essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard






Albert Camus (1913-1960)