J’ai grandi près de la mer, et même si je ne la voyais pas, j’étais imprégné de sa présence. Elle était toujours là, dans mes rêves d’enfant, et dans le chant du vent.
Notre condition modeste n’a pas empêché l’insouciance et le bonheur d’accompagner ma prime jeunesse, puis est venu le temps mauvais où j’ai perdu la mer, arrachée aux palmiers de la rive, ma vie s’est obscurcie.
J’ai découvert alors le monde de l’après.
À peine abordé, le pays refuge m’a montré son hostilité. Rien n’y était familier : ni les visages, ni les mots, ni les habitudes, ni même la lumière. Dès lors, mes jours ont alors été tristes et trop souvent insupportables.
Je devais désormais vivre dans un monde qui n’était pas le mien, parmi des gens avec qui je n’avais rien à partager, qui n’avaient pas la même culture.
Depuis, j’attends.
J’attends, je ne sais quoi ni qui d’ailleurs, mais j’attends quand même. Je vis au gré des événements et des nécessités de l’instant, sans aucun but ni projet.
Réfugié et replié en moi-même, j’attends.
Je patiente, et souvent m’impatiente, puis résigné, ne sachant quoi faire d’autre, je patiente encore. Indifférents, les jours défilent sans que rien ne se passe, j’ignore jusqu’à quand ma vie restera ainsi.
On me voit parfois passer dans la rue, lorsque je pars arpenter ce grand boulevard, d’où j’aperçois une mer qui n’est pas la mienne. Je l’observe longuement jusqu’à ce que mes yeux se noient dans ses profondeurs.
Si, parfois absent, je souris, croise une connaissance, et échange quelques mots, ce n’est pas vraiment moi qui parle, une part de moi est ailleurs. Si l’on me toise du regard, j’affronte des yeux, je défie aussi, et si, d’apparence, l’on me craint, je n’en suis pas surpris, cela m’étonne à peine.
Je n’oublie pas ma Terre, et je n’ai de mémoire que pour les seules et belles images du cher et vieux passé de mon autre rive. Je n’ai pas oublié les visages de l’enfance et de la jeunesse, tous ceux de mes amis. Je revois les façades des immeubles et les personnalités hautes en couleur de la rue où je suis né.
Nul ne sait qui je suis, moi-même, je l’ignore aussi.
Il me reste les souvenirs qui parfois comblent le manque en moi. Ils m’aident à oublier ma présence ici, loin de ma Terre, loin de ma Mer, dans l’attente et la patience.
Ils sont tout ce que je possède encore de là-bas, et ils sont ce que rien ni personne ne pourra jamais m’enlever.
Je rêve…
L’épicerie de la grande plage, la barque de l’oncle amarrée près du cabanon, les folles descentes des dunes au Cap Falcon, le sable brulant sous mes pieds, le canoë glissant au fil de l’eau, les méduses échouées sur la plage, la fontaine sur le sentier à flanc de falaise où les abeilles dansent la farandole.
Tout me revient, les vagues mourants sur le rivage, le varech couché sur la plage, les cris des mouettes, les canoës en bois d’acajou.
Je ferme les yeux, et je marche au bas de la falaise, sur le sentier escarpé du littoral, j’entends dans le lointain ma mer qui m’accompagne.
Sous l’ardent soleil d’été, je suis reparti là-bas.
—■ Jean Rumoncey —



