Aujourd’hui, il a un âge avancé, sans pour autant avoir pleinement conscience d’une réalité qui lui semble étrangère. Si, en cet instant-là, quelqu’un lui demande ce qu’il ressent, il serait bien en peine de répondre.
Il peut, constater et admettre la vérité arithmétique de son âge — cela ne se discute pas —, mais au-delà ? Rien. Qui est-il, au regard de l’humanité, face au tumulte du monde ?
Dans cet « ici et maintenant », il n’y a ni joie, ni tristesse, ni la moindre émotion vraiment saisissable. Juste une sorte de résignation — mais ce mot même lui paraît inadéquat. Ce n’est pas tout à fait une reddition ni une acceptation, quelque chose d’indéfinissable flotte entre les deux.
Le nuage de l’inconnaissance refuse de se dissiper.
Il a vécu pour l’essentiel, à travers le regard et les actions des autres. Personnes proches ou figures idéalisées, ce furent eux ses modèles — ceux qu’il admirait, ceux à qui il aurait tant aimé ressembler, sans jamais y parvenir.
Il ignore encore et toujours le sens de cette vie.
Il ne sait rien — voilà ce qu’il peut dire, avec l’expérience et après tant d’épreuves vécues au cours de cette existence. Il est convaincu que son voyage se terminera comme il a commencé, c’est-à-dire, dans l’inconscience des jours qui passent et de ceux à venir.
Sa vie s’est édifiée, sans fondation, elle a été bâtie sur le sable mouvant de l’incompréhension, portée par les petits et grands tourments du quotidien. Des bouts de presque rien, qui l’ont mené au pas grand-chose qu’il est aujourd’hui, dans un « ici et maintenant » sans réelle consistance.
Il ne laissera aucune trace de son passage, si ce n’est peut-être, seulement, quelques réminiscences de malfaisances, qu’il n’aura pas eu ni la volonté ni le courage de réparer.
Il aimerait pouvoir dire — ou tout au moins croire, bien qu’il en doute — qu’à certains moments et en quelques circonstances de sa vie, parfois, il a pu être utile à quelqu’un. Ne serait-ce qu’une fois. Rien qu’un instant.
— Dimanche 26 mai 2024
—■ Jean Rumoncey —


