07 octobre 2026

≡ J’ai Grandi Près De La Mer


J’ai grandi près de la mer, et même si je ne la voyais pas, j’étais imprégné de sa présence. Elle était toujours là, dans mes rêves d’enfant, et dans le chant du vent.


Notre condition modeste n’a pas empêché l’insouciance et le bonheur d’accompagner ma prime jeunesse, puis est venu le temps mauvais où j’ai perdu la mer, arrachée aux palmiers de la rive, ma vie s’est obscurcie.


J’ai découvert alors le monde de l’après.


À peine abordé, le pays refuge m’a montré son hostilité. Rien n’y était familier : ni les visages, ni les mots, ni les habitudes, ni même la lumière. Dès lors, mes jours ont alors été tristes et trop souvent insupportables.


Je devais désormais vivre dans un monde qui n’était pas le mien, parmi des gens avec qui je n’avais rien à partager, qui n’avaient pas la même culture.


Depuis, j’attends.


J’attends, je ne sais quoi ni qui d’ailleurs, mais j’attends quand même. Je vis au gré des événements et des nécessités de l’instant, sans aucun but ni projet.


Réfugié et replié en moi-même, j’attends.


Je patiente, et souvent m’impatiente, puis résigné, ne sachant quoi faire d’autre, je patiente encore. Indifférents, les jours défilent sans que rien ne se passe, j’ignore jusqu’à quand ma vie restera ainsi.


On me voit parfois passer dans la rue, lorsque je pars arpenter ce grand boulevard, d’où j’aperçois une mer qui n’est pas la mienne. Je l’observe longuement jusqu’à ce que mes yeux se noient dans ses profondeurs.


Si, parfois absent, je souris, croise une connaissance, et échange quelques mots, ce n’est pas vraiment moi qui parle, une part de moi est ailleurs. Si l’on me toise du regard, j’affronte des yeux, je défie aussi, et si, d’apparence, l’on me craint, je n’en suis pas surpris, cela m’étonne à peine.


Je n’oublie pas ma Terre, et je n’ai de mémoire que pour les seules et belles images du cher et vieux passé de mon autre rive. Je n’ai pas oublié les visages de l’enfance et de la jeunesse, tous ceux de mes amis. Je revois les façades des immeubles et les personnalités hautes en couleur de la rue où je suis né. 


Nul ne sait qui je suis, moi-même, je l’ignore aussi.


Il me reste les souvenirs qui parfois comblent le manque en moi. Ils m’aident à oublier ma présence ici, loin de ma Terre, loin de ma Mer, dans l’attente et la patience.


Ils sont tout ce que je possède encore de là-bas, et ils sont ce que rien ni personne ne pourra jamais m’enlever.



Je rêve… 


L’épicerie de la grande plage, la barque de l’oncle amarrée près du cabanon, les folles descentes des dunes au Cap Falcon, le sable brulant sous mes pieds, le canoë glissant au fil de l’eau, les méduses échouées sur la plage, la fontaine sur le sentier à flanc de falaise où les abeilles dansent la farandole.


Tout me revient, les vagues mourants sur le rivage, le varech couché sur la plage, les cris des mouettes, les canoës en bois d’acajou.


Je ferme les yeux, et je marche au bas de la falaise, sur le sentier escarpé du littoral, j’entends dans le lointain ma mer qui m’accompagne.


Sous l’ardent soleil d’été, je suis reparti là-bas.





—■ Jean Rumoncey —



06 octobre 2026

≡ Parlons De La Méditation


Méditer… 


— Il existe différentes écoles et différents systèmes de méditation. 


• Certaines écoles disent : «Observez le mouvement de votre gros orteil, observez-le, observez-le, observez-le», d’autres recommandent que l’on s’assoie dans certaines postures, que l’on respire régulièrement, ou que l’on s’exerce à être lucide. 


Tout cela est purement mécanique. 


• Une autre méthode consiste à vous donner un certain mot et à vous dire que si vous le répétez très longtemps, vous aurez une expérience transcendantale extraordinaire. 


C’est une absurdité. C’est de l’auto-hypnotisme. 


— La Méditation Ne Consiste Pas À Suivre Un Système ; Ce N’est Pas Une Constante Répétition Ou Imitation ; Ce N’est Pas Une Concentration.


• La méditation exige un esprit étonnamment agile ; c’est une compréhension de la totalité de la vie, où toute fragmentation a cessé, et non une volonté dirigeant la pensée. 


• Lorsque celle-ci est dirigée, elle provoque un conflit dans l’esprit, mais lorsque l’on comprend sa structure et son origine, elle cesse d’intervenir. 


• Cette compréhension de la structure de la pensée est sa propre discipline, qui est méditation.


— La méditation consiste à être conscient de chaque pensée, de chaque sentiment ; à ne jamais les juger en bien ou en mal, mais à les observer et à se mouvoir avec eux. 


• En cet état d’observation, on commence à comprendre tout le mouvement du penser et du sentir. 


De Cette Lucidité Naît Le Silence.


• La méditation est un état d’esprit qui considère avec une attention complète chaque chose en sa totalité, non en quelques-unes seulement de ses parties.


Personne Ne Peut Vous Apprendre À Être Attentif. 


• Si un quelconque système vous enseigne la façon d’être attentif, c’est au système que vous êtes attentif, et ce n’est pas cela, l’attention.


— La Méditation Est Un Des Arts Majeurs Dans La Vie, Peut-Être «L’art Suprême», Et On Ne Peut L’apprendre De Personne.


• C’est sa beauté. Il n’a pas de technique, donc pas d’autorité. 


• Lorsque vous apprenez à vous connaître, observez-vous, observez la façon dont vous marchez, dont vous mangez, ce que vous dites, les commérages, la haine, la jalousie — être conscients de tout cela en vous, sans option, fait partie de la méditation.


• La méditation peut avoir lieu alors que vous êtes assis dans un autobus, ou pendant que vous marchez dans un bois plein de lumière et d’ombres, ou lorsque vous écoutez le chant des oiseaux, ou lorsque vous regardez le visage de votre femme ou de votre enfant.


— Comprendre Ce Qu’est La Méditation Implique L’amour : 


• L’amour qui n’est pas le produit de systèmes, d’habitudes, d’une méthode. 


• L’amour ne peut pas être cultivé par la pensée ; mais il peut — peut-être — naître dans un silence complet en lequel celui qui médite est entièrement absent. 


• Un esprit ne peut être silencieux que lorsqu’il comprend son propre mouvement en tant que penser et sentir, et, pour le comprendre, il ne doit rien condamner au cours de son observation.


— Observer de cette façon est une discipline fluide, libre, qui n’est pas celle du conformisme.



— Extraits de : «Se libérer du connu.» 

— Ch.15 — Stock 1977






—■ Jiddu Krishnamurti (1895-1986) —




05 octobre 2026

≡ Pourquoi Ne Pas En Finir?


— Je ne sais plus comment il me fut donné de recueillir cette confidence : 


«Sans état ni santé, sans projet ni souvenir, j’ai relégué loin de moi avenir et savoir, ne possédant qu’un grabat sur lequel désapprendre le soleil et les soupirs.


J’y reste allongé, et dévide les heures ; autour, des ustensiles, des objets qui m’intiment de me perdre.


— Le clou me chuchote : 


Transperce-toi le cœur, le peu de gouttes qui en sortira ne devrait pas t’effrayer. 


— Le couteau insinue :


Ma lame est infaillible : une seconde de décision, et tu triomphes de la misère et de la honte. 


— La fenêtre s’ouvre seule, grinçant dans le silence:


Tu partages avec les pauvres les hauteurs de la cité ; élance-toi, mon ouverture est généreuse : sur le pavé, en un clin d’œil, tu t’écraseras avec le sens ou le non-sens de la vie. 


— Et une corde s’enroule comme sur un cou idéal, empruntant le ton d’une force suppliante : 


Je t’attends depuis toujours, j’ai assisté à tes terreurs, à tes abattements et à tes hargnes.


J’ai vu tes couvertures froissées, l’oreiller où mordait ta rage, comme j’ai entendu les jurons dont tu gratifiais les Dieux. 


Charitable, je te plains et t’offre mes services. 


Car tu es né pour te pendre comme tous ceux qui dédaignent une réponse à leurs doutes ou une fuite à leur désespoir.» 



— Extrait de «Syllogismes de l’amertume»






 ■— Émil Cioran —