26 juin 2026

≡ Au Fil Du Temps…


— CXXIV —


Chaque matin, la rosée accable les tulipes, 

Les jacinthes et les violettes, 

Mais le Soleil les délivre de leur brillant fardeau. 


Chaque matin, mon cœur est plus lourd dans ma poitrine, 

Mais ton regard le délivre de sa tristesse.


— CXXV —


Si tu veux avoir la magnifique solitude des étoiles et des fleurs, 

Romps avec tous les hommes, avec toutes les femmes.


Ne chemine près de personne. 

Ne te penche sur aucune douleur. 

Ne participe à aucune fête.


— CXXVI —


Le vin a la couleur des roses. 

Le vin n'est peut-être pas le sang de la vigne, mais celui des roses. 


Cette coupe n'est peut-être pas du cristal, mais de l'azur figé. 

La nuit n'est peut-être que la paupière du jour.


— CXXVII —


Le vin procure aux sens une ivresse pareille à celle des Élus. 

Il nous rend notre jeunesse, 


Il nous rend ce que nous avons perdu 

Et il nous donne ce que nous désirons. 


Il nous brûle comme un torrent de feu, 

Mais il peut aussi changer notre tristesse en eau rafraîchissante.


— CXXVIII —


Referme ton Koran. 

Pense librement, et regarde librement le ciel et la terre. 

Au pauvre qui passe, donne la moitié de ce que tu possèdes. 


Pardonne à tous les coupables. 

Ne contriste personne. 

Et cache-toi pour sourire.


— CXXIX — 


Que l'homme est faible! 

Que le Destin est inéluctable! 


Nous faisons des serments que nous ne tenons pas, 

Et notre honte nous est indifférente. 


Moi-même, j'agis souvent comme un insensé. 

Mais, j'ai l'excuse d'être ivre d'amour.


— CXXX —


Homme, puisque ce monde est un mirage, 

Pourquoi te désespères-tu, 

Pourquoi penses-tu sans cesse à ta misérable condition? 


Abandonne ton âme à la fantaisie des heures. 

Ta destinée est écrite. 


Aucune rature ne la modifiera.



Traduit par Franz Toussaint, Paris, L’Édition d’art H. Piazza.






Omar Khayyâm —



25 juin 2026

≡ Les Dernières Heures d'Albert Camus


«A la semaine prochaine, monsieur Camus !»


Suzanne Ginoux n'a jamais pu oublier la dernière phrase qu'elle a lancée à l'écrivain au moment où il prenait place dans la Facel Vega, qui allait être son tombeau.


C'était le 3 janvier 1960 au matin, dans une petite rue de Lourmarin, ce village ocre du Vaucluse où Camus s'était installé deux ans plus tôt.


La fidèle gouvernante du prix Nobel se souvenait aussi de la réponse, au moment où le coupé démarrait pour Paris : «Oui, Suzanne, je fuis l'épidémie de grippe ! A dans huit jours !».


Vingt-quatre heures plus tard, «monsieur Camus» meurt dans le plus célèbre accident de voiture des lettres françaises.


À treize heures cinquante-cinq, ce 4 janvier 1960, la Facel Vega percute violemment un platane le long de la nationale 5, un peu au sud de Fontainebleau.


Albert Camus, 46 ans, meurt sur le coup.


Retour à Lourmarin —




A quoi sert le prix Nobel de littérature ?


Grâce au Prix de l'académie de Stockholm, reçu en 1957, Camus devient propriétaire d'une ancienne magnanerie, ces fermes où l'on élevait des vers à soie, dans la Grand-Rue, aujourd'hui rebaptisée rue Albert-Camus.


Loin des polémiques avec Sartre et des intrigues de couloirs de la maison Gallimard, l'auteur de L'Etranger revit dans ce pays de soleil et de vignes, qui lui rappelle son Algérie natale. On le croise près du terrain de football, encourageant la Jeunesse de Lourmarin, ou à la terrasse du café Ollier, comme en paix avec lui-même.


«J'y ai passé quelques semaines en juillet 1959, se souvient sa fille Catherine, qui avait 14 ans à l'époque.» Il était dans son élément, en adéquation avec ce Ciel, et cette Terre, il s'y déplaçait avec le naturel d'un chat.»


— Qui est le Camus de cette fin 1959 ? 


Il travaillait au Premier Homme, ce chef-d'œuvre sur l'Algérie, et l'on sait que Malraux s'apprêtait à lui confier les clefs d'un grand théâtre public, l'Athénée ou le Récamier.


Noël 1959 approche. Son épouse Francine et leurs deux enfants, les jumeaux Catherine et Jean, le rejoignent à Lourmarin pour les vacances.


On réveillonne joyeusement, treize desserts au menu, on ouvre les paquets. «Il m'a offert une montre, car avec lui, il fallait toujours que les cadeaux soient utiles», en sourit Catherine.


Le 2 janvier, femme et enfants prennent le train du retour, à Avignon. 


On sait aujourd'hui qu'Albert Camus devait aussi rentrer par le chemin de fer, 2 jours plus tard, avec son ami René Char. Il avait même déjà acheté son billet.


Entre-temps arrivent à Lourmarin, au volant d'une Facel Vega, Michel et Janine Gallimard, accompagnés de leur fille Anne et de leur chien Floc.


Le neveu de Gaston Gallimard et son épouse sont des intimes de Camus. Michel, qui dirige la célèbre collection La Pléiade, est tuberculeux, comme Albert, ce qui crée un lien entre eux. Janine, était la secrétaire du comité de lecture de la maison Gallimard, le jour de 1941 où L'Etranger fut accepté.


En 1953, déjà, l'écrivain était remonté du Midi à Paris dans leur voiture, par ces mêmes routes qui allaient leur être fatales.


Albert Camus partira dans la Facel Vega de ses amis.


Le 3 janvier au matin, il glisse dans sa serviette noire son passeport, quelques photographies, le manuscrit du Premier Homme, un exemplaire du Gai Savoir, de Nietzsche, et une édition d'Othello.


On fait le plein à la station Shell du village et le garagiste en profite pour se faire dédicacer son exemplaire de L'Etranger : «A monsieur Baumas, qui contribue à me faire revenir souvent dans le beau Lourmarin», écrit Camus. 


Ce sont les adieux à la fidèle Suzanne Ginoux. Tout le monde, Michel, au volant, Janine, Anne, Camus et Floc, grimpe dans la voiture.


Nationale 7, déjeuner à Orange, puis remontée vers la Bourgogne, discussions animées sur les velléités théâtrales d'Anne Gallimard, encouragées par Camus. 


Nationale 6 et, enfin, halte pour la nuit au Chapon fin, deux étoiles au Michelin, à Thoissey, un peu avant Mâcon. Le dîner est joyeux : on célèbre les 18 ans d'Anne Gallimard.


Au matin du 4 janvier, on repart vers Paris.


Michel Gallimard n'était pas, un «fou du volant». Il goûtait la mécanique et roulait beaucoup. Son ami Albert devait parfois le tempérer d'un : «Eh, petit, on n'est pas pressé», comme le confiera Janine Gallimard au biographe de Camus.


Les amis s'arrêtent à Sens pour un déjeuner à l'hôtel de Paris et de la Poste. Puis c'est la Nationale 5 jusqu'à Paris. Camus est assis sur le siège passager, sans ceinture de sécurité, car non obligatoire à l'époque, les deux femmes sont à l'arrière. La voiture vient de passer Champigny-sur-Yonne et aborde une longue ligne droite bordée de platanes.


Que s'est-il produit à cet instant ?


La Facel Vega sort de la route, frappe de plein fouet un premier arbre, puis rebondit 13 mètres plus loin sur un second platane, autour duquel le châssis s'enroule. Les débris de la voiture, coupée en deux, sont éparpillés sur des dizaines de mètres.


Les gendarmes, penchent pour un pneu éclaté et une vitesse excessive, relèvent une trace de 63 mètres de long. La tête d'Albert Camus est passée à travers le pare-brise arrière. Il est mort sur le coup, selon le médecin qui l'examina.


L'écrivain Emmanuel Roblès, qui veillera le corps cette nuit-là à la mairie toute proche de Villeblevin, dira : «Sous la lumière d'une lampe nue, il avait le visage d'un dormeur très las.» 


Michel Gallimard souffre d'un éclatement de la rate, transporté d'urgence dans un hôpital, il mourra 6 jours plus tard.


Les deux femmes sont miraculeusement indemnes, et Floc, le chien a disparu.


Des décombres, maculée de boue, on extrait la serviette d'Albert Camus. A l'intérieur, les 144 feuillets du Premier Homme. Ce chef-d'œuvre, sur sa mère, et son Algérie natale, paraîtra, en 1994.


Pour les amoureux de Camus, le choc provoqué par ce livre est immense, avec cette oeuvre, l'écrivain accède un peu plus à l'immortalité.


Entre mai 1955 et juin 1956, Albert Camus a publié 35  articles, souvent consacrés à l'Algérie, dans les colonnes de «l'Express». 



— Jérôme Dupuis.

— Extrait «L'Express» du 4 janvier 2010.






Aron O’Raney —



24 juin 2026

≡ En Parlant De La Beauté


Où chercher la beauté et comment la trouver si n'est pas elle-même votre voie et votre guide?


Et comment pouvez-vous parler d'elle si elle ne tisse pas les mots de votre discours?

 

Les affligés et les offensés disent : La beauté est douce et bonne. Telle une jeune mère intimidée par sa gloire, elle marche parmi nous.


Et les passionnés de dire : Non, la beauté est une chose puissante et terrifiante. Comme une tempête qui ébranle la terre sous nos pieds et le ciel au-dessus de nos têtes.


Les épuisés et les las disent : La beauté est un doux murmure. Elle parle en notre esprit. Et sa voix cède à nos silences comme une pâle lueur qui frémit par peur de l'ombre. 


Et les tourmentés de dire : Nous avons entendu ses cris dans les montagnes. Et ses cris étaient accompagnés de martèlements de sabots, de battements d'ailes et de rugissements de lions.


La nuit, les gardiens de la cité disent : La beauté se lèvera de l'Est avec l'aurore. 


Et à midi, les travailleurs et les routiers de dire : Nous l'avons vue par les fenêtres du couchant se pencher sur la Terre.


En hiver, ceux qui sont emprisonnés par la neige disent : La beauté viendra avec le printemps bondissant sur les collines.


Et dans la chaleur d'été les moissonneurs de dire : Nous l'avons vue danser avec les feuilles d'automne, et nous avons aperçu de la neige dans ses cheveux. 


— Voilà tout ce que vous avez dit de la beauté.


Mais en vérité, ce n'est pas d'elle que vous parliez, mais de vos besoins inassouvis. La beauté n'est pas un besoin, mais une extase.


Elle n'est pas une bouche assoiffée ni une main vide et tendue, Mais un cœur enflammé et une âme enchantée.


Elle n'est pas l'image que vous voudriez voir, ni le chant que vous voudriez entendre.


Elle est plutôt une image que vous voyez, même les yeux fermés, et un chant que vous entendez, même les oreilles bouchées.


Elle n'est pas la sève au sein de l'écorce sillonnée, ni une aile rattachée à une griffe, Mais un jardin à jamais en fleurs et une volée d'anges à jamais en vol.


— Peuple d'Orphalèse, La beauté est la vie quand la vie dévoile sa sainte face; mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.


La beauté est l'éternité qui se regarde dans un miroir; mais vous êtes l'éternité et vous êtes le miroir. 



— Le Prophète, Extrait 94,97 —






Khalil Gibran —