Il y a l’expérience de ces chercheurs qui, au terme de nombreuses années de travail, d’investissements financiers, intellectuels et affectifs, découvrent que tout cela ne mène à rien.
L’échec de leurs recherches va les faire entrer dans un désert difficilement supportable pour eux, pour leur famille et pour leurs collègues. Mais le désert que connaissent certains chercheurs n’est pas toujours négatif, c’est la découverte des limites de leurs investigations.
Ce qu’ils connaissent du réel, ce n’est pas le réel, seulement une interprétation du réel, à travers les calculs, les concepts, et les sophistications plus ou moins grandes de leurs instruments de perception.
Les limites de leurs connaissances ne sont pas obligatoirement à vivre comme un échec, mais comme une invitation à s’ouvrir à un autre mode d’intelligence, celui de la contemplation : passer de la pensée explicative, technicienne, quantitative, à une pensée contemplative, qui ne mesure pas des existants, mais se mesure à un insaisissable…
«Je suis ivre du vin que je n’ai pas bu et que je ne boirais jamais.»
Cette parole du mystique, le scientifique aussi peut la vivre, quand, sachant tout ce qu’il sait, il découvre, avec la même intensité, tout ce qu’il ne sait pas.
Ce que nous savons est fini, ce que nous ne savons pas est infini.
Au bord de cette inconnaissance, il y a une sorte d’ivresse et de vertige, un abîme, un vin doux que tous les savants ne sont pas prêts à boire. Car il leur faudrait alors accepter leurs contingences et renoncer à leur prétention à saisir le réel ; cette humilité, c’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre le scientiste et le scientifique.
— Le scientiste a l’intelligence arrêtée par ce qu’il Sait, ce qui est encore une belle définition de l’imbécillité, même diplômée.
— Le scientifique, c’est celui dont l’intelligence n’est pas arrêtée parce qu’il sait, mais demeure dans l’ouvert de ce qu’il cherche. Tous ne s’aventurent pas dans ce désert.
«Ce dont on ne peut rien dire, mieux vaut le taire.»
Il faudrait ajouter ceci : ce qu’on sait ou ce qu’on peut dire n’est rien à côté de ce que nous avons approché dans ce silence.
Accepter que toutes nos représentations du monde ne soient que des mirages ne décrivant rien d’autre que les limites de nos moyens de connaissance, que toutes nos sciences ne sont que des consensus d’assoiffés dans un désert où ils croient voir le Réel, pas de science sans cette «croyance» !
Qu’ils s’approchent un peu et déjà la matière : «ça, c’est du solide» leur échappe et, s’ils s’approchent un peu plus, ils verront dans l’énergie et la pensée un réel plus flou encore.
Là aussi, aimer la vérité, c’est renoncer à l’avoir. Plus on s’en approche, plus elle nous échappe.
Ce que nous appelons de la science n’est souvent que de l’idéologie, des verbiages pédants, équations très cérébrales qui nous privent de l’honnêteté et de la santé d’une docte ignorance : mais il n’est pas besoin d’être chercheur ou scientifique pour éprouver les limites «de la simple raison» ; notre impuissance à faire face à certaines situations difficiles ou absurdes, à soulager la souffrance de certains innocents nous les rappelle vivement.
A quoi bon toute notre science si elle ne nous rend même pas capables de soulager notre enfant quand il souffre, ou de sourire à ses rêves.
— Extraits de «Déserts, Déserts»
■— Jean-Yves Leloup —


