«Matisse en liberté»
1941 : après avoir frôlé la mort, Matisse est plus vivant que jamais
— Matisse a bien failli mourir. Affaibli, mais vivant, empli d'une énergie nouvelle, il multiplie les projets d'édition.
Il aura frôlé la mort «à un poil de chat angora». Ces douleurs qui lui rongeaient le ventre depuis l'an passé : Matisse a manqué l'occlusion intestinale. On l'a opéré, en urgence, à la clinique du Parc, à Lyon, mais lors de son réveil, deux embolies pulmonaires ont bien failli l'achever et c'est miracle qu'il en ait réchappé. Quand il écrit, depuis, au chirurgien qui l'a opéré, il signe : «votre Lazare, le ressuscité de la Tête d'or».
Sorti de la clinique le 1er avril, il est entré en convalescence dans un hôtel du bord du Rhône, sous surveillance médicale, pendant deux mois. Les suites de l'opération sont bien douloureuses. Il ne peut plus guère marcher ni se tenir debout, «réduit à l'état de colis fragile».
Il a 71 ans, et il envisage l'avenir avec «l'état d'esprit du condamné à mort, qui veut employer ses forces à remplir pour le mieux les heures qui lui sont comptées».
Auprès de lui, Lydia est un soutien indéfectible. Amélie est partie, il y a deux ans déjà. Lasse depuis tant d'années de devoir tout sacrifier à l'art de son mari, elle n'a pas supporté la place qu'a prise la jolie assistante qui piquait les épingles le long des formes à découper de La Danse, dans le garage de la rue Désiré-Niel, la contemplation mutuelle qui lie de façon quasi fusionnelle l'artiste et son modèle.
Pendant quatre ans, de 1935 à 1939, cette blonde sibérienne aux yeux bleus, souple et puissante comme une danseuse, le caractère déterminé, autoritaire, a posé pour lui tous les jours, tantôt nue, tantôt affublée de costumes de théâtre, vêtue de blouses à la mode, ou de pièces de haute couture achetées aux soldes du printemps, inépuisable sujet d'inspiration.
L'épreuve de la séparation et de la maladie
En 1939, Amélie a chassé Delectorskaya. Mais il refuse de mettre fin à cette relation devenue, à ses yeux, essentielle à son art. De guerre lasse, Amélie est partie, début mars, le laissant seul dans l'appartement qu'ils venaient d'acheter dans l'ancien hôtel Régina de Cimiez.
Lydia est revenue. Lui s'est réfugié entre les murs hauts et clairs de son atelier à recréer des paysages pastoraux, un monde idéalisé, loin du fracas du monde. Tandis que pèse la menace de l'invasion allemande, sa Blouse roumaine respire l'optimisme et la légèreté d'une femme-fleur résolument jeune aux mains impatientes.
Pendant l'exode, Matisse renonce à un voyage au Brésil : «Il me semble que j'aurais déserté. Si tout ce qui a une valeur file de France, qu'en restera-t-il de la France ?»
Lydia Delectorskaya travaillant en 1935 sur Le Grand Nu couché (Nu rose). Adant Hélène (1903-1985),, Mat/Centre Pompidou, MNAM-CCI Bib
Désormais, cloué à son fauteuil, Matisse veut reprendre le travail là où il l'a laissé. Dessine frénétiquement, comme si la grande épreuve de la séparation et de la maladie lui avait insufflé une énergie nouvelle.
«C'est comme une éclosion. C'est une des choses pour lesquelles j'ai voulu continuer la vie.»
Il publie, en 1943, Dessins. Thèmes et variations, 158 dessins organisés en 17 séries désignées par une lettre de l'alphabet et définies chacune comme un thème, qu'il décline en diverses variations numérotées sur le même motif, parfait exemple de «son refus de fixer une image isolée comme unique vérité d'une personne ou d'une chose» (Jack Flam).
Il œuvre ainsi pour divers projets de livres : Pasiphaé de Montherlant, Florilège des Amours de Ronsard ou les Poèmes de Charles d'Orléans.
En juillet 1943, fuyant Nice menacée de bombardements, il loue à Vence une villa de style colonial anglais : Le Rêve. Les vitres tremblent aux vibrations des bombes qui explosent plus loin.
Lydia et Monique Bourgeois, l'infirmière devenue assistante et modèle, couvrent de couleurs pures de larges feuilles de Canson.
Matisse découpe sans dessin préalable, puis assemble les maquettes de Jazz, un livre sur la couleur, demandée par l'éditeur Tériade, «cristallisation de souvenirs» sans véritable unité iconographique, qu'il met des mois à composer avec, en contrepoint des couleurs et des formes, des textes calligraphiés «comme des asters aident dans la composition d'un bouquet de fleurs».
En octobre 1944, Matisse reçoit une lettre de Marguerite, qui lui raconte son engagement dans la résistance comme messagère pour les Francs-tireurs et partisans du parti communiste – comme Amélie, condamnée pour cela à six mois de prison à Fresnes.
Leurs retrouvailles, quelques semaines plus tard, le bouleversent intensément, quand elle lui conte son arrestation par la Gestapo, les tortures qu'elle a subies. Matisse est anéanti. Il dessine sa fille chérie telle qu'il la voit : une miraculée. A-t-il assez aimé les siens ?
«Matisse en liberté», 164 pages, 14,90 €, disponible en kiosque et sur le Figaro Store.
— Un article de Albane Piot.
— Extrait du Figaro Hors-série «Matisse en liberté»
▲ Aron O’Raney —