■ Je Me Trompe Peut-Être. Car Enfin, Je Fus Heureux À Florence Et Tant D'autres Avant Moi. Mais Qu'est-ce que Le Bonheur Sinon Le Simple Accord Entre Un Être Et L'existence Qu'il Mène ?
Et quel accord plus légitime peut unir l'homme à la vie, sinon la double conscience de son désir de durée et son destin de mort ?
On y apprend du moins à ne compter sur rien et à considérer le présent comme la seule vérité qui nous soit donnée par «surcroît».
J'entends bien qu'on me dit : l'Italie, la Méditerranée, terres antiques où tout est à la mesure de l'homme. Mais où donc et qu'on me montre la voie ?
Laissez-moi ouvrir les yeux pour chercher ma mesure et mon contentement ! Ou plutôt si, je vois : Fiesole, Djémila et les ports dans le soleil. La mesure de l'homme ? Le silence et les pierres mortes. Tout le reste appartient à l'histoire.
À Florence, je montais tout en haut du jardin Boboli, jusqu'à une terrasse d'où l'on découvrait le Monte Oliveto et les hauteurs de la ville jusqu'à l'horizon. Sur chacune de ces collines, les oliviers étaient pâles comme de petites fumées et, dans le brouillard léger qu'ils faisaient se détachaient les jets plus durs des cyprès, les plus proches verts et ceux du lointain noir.
Dans le ciel dont on voyait le bleu profond, de gros nuages mettaient des taches. Avec la fin de l'après-midi tombait une lumière argentée où tout devenait silence. Le sommet des collines était d'abord dans les nuages.Mais une brise s'était levée dont je sentais le souffle sur mon visage. Avec elle, et derrière les collines, les nuages se séparèrent comme un rideau qui s'ouvre. Du même coup, les cyprès du sommet semblèrent grandir d'un seul jet dans le bleu soudain découvert.
Avec eux, toute la colline et le paysage d'olivier et de pierres remontèrent avec lenteur. D'autres nuages vinrent. Le rideau se ferma. Et la colline redescendit avec ses cyprès et ses maisons.
Puis à nouveau – et dans le lointain sur d'autres collines de plus en plus effacées – la même brise qui ouvrait ici les plis épais des nuages les refermait là-bas. Dans cette grande respiration du monde, le même souffle s'accomplissait à quelques secondes de distance et reprenait de loin en loin le thème de pierre et d'air d'une fugue à l'échelle du monde.
Des millions d'yeux, je le savais, ont contemplé ce paysage et, pour moi, il était comme le premier sourire du ciel. Il me mettait hors de moi au sens profond du terme. Il m'assurait que, sans mon amour et ce beau cri de pierre, tout était inutile.
Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. La grande vérité que, patiemment il m'enseignait, c'est que l'esprit n'est rien, ni le cœur même. Et que la pierre chauffée par le soleil, ou le cyprès que le ciel découvert agrandit limite le seul univers où «avoir raison» prend un sens : la nature sans homme.
S'il est vrai que toute vérité porte en elle son amertume, il est aussi vrai que toute négation contient une floraison de «oui». Et ce chant d'amour sans espoir qui naît de la contemplation peut aussi figurer la plus efficace des règles d'action.
Au sortir du tombeau, le Christ ressuscitant de Piero della Francesca n'a pas un regard d'homme. Rien d'heureux n'est peint sur son visage — mais seulement une grandeur farouche et sans âme que je ne puis m'empêcher de prendre pour une résolution à vivre. Car le sage comme l'idiot exprime peu. Ce retour me ravit.
Mais cette leçon, la dois-je à l'Italie ou l'ai-je tirée de mon cœur ? C'est là-bas sans doute qu'elle m'est apparue. Mais c'est que l'Italie, comme d'autres lieux privilégiés, m'offre le spectacle d'une beauté où meurent quand même les hommes.
Ici encore, la vérité doit pourrir et quoi de plus exaltant ? Même si je la souhaite, qu'ai-je à faire d'une vérité qui ne doive pas pourrir ? Elle n'est pas à ma mesure. Et l'aimer serait un faux-semblant.
Si Rimbaud finit en Abyssinie sans avoir écrit une seule ligne, ce n'est pas par goût de l'aventure, ni renoncement d'écrivain. C'est «parce que c'est comme ça» et qu'à une certaine pointe de la conscience, on finit par admettre ce que nous nous efforçons tous de ne pas comprendre, selon notre vocation.
On sent bien qu'il s'agit ici d'entreprendre la géographie d'un certain désert. Mais ce désert singulier n'est sensible qu'à ceux capables d'y vivre sans jamais tromper leur soif. C'est alors, et alors seulement qu'il se peuple des eaux vives du bonheur.
À portée de ma main, au jardin Boboli, pendaient d'énormes kakis dorés dont la chair éclatée laissait passer un sirop épais.
De cette colline légère à ces fruits juteux, de la fraternité secrète qui m'accordait au monde à la faim qui me poussait vers la chair orangée au-dessus de ma main, je saisissais le balancement qui mène certains hommes de l'ascèse à la jouissance et du dépouillement à la profusion dans la volupté.
J'admirais, j'admire ce lien qui, au monde, unit l'homme, ce double reflet dans lequel mon cœur peut intervenir et dicter son bonheur jusqu'à une limite précise où le monde peut alors l'achever ou le détruire.
Florence ! Un des seuls lieux d'Europe où j'ai compris qu'au cœur de ma révolte dormait un consentement. Dans son ciel mêlé de larmes et de soleil, j'apprenais à consentir à la terre et à brûler dans la flamme sombre de ses fêtes.
J'éprouvais... mais quel mot ? Quelle démesure ? Comment consacrer l'accord de l'amour et de la révolte ? La terre !
Dans ce grand temple déserté par les dieux, toutes mes idoles ont des pieds d'argile.
Extraits de Noces — Le Désert — (1936 et 1937)
À Jean Brenier.
—■ Albert Camus —