07 août 2026

≡ Camus, Lettre À Francine Faure


«Je Viens De Terminer Mon Roman [L’Étranger] Et Je Suis Trop Énervé Pour Songer À Dormir.»


Albert Camus est au-delà de son œuvre romanesque, dramatique et théorique, un écrivain dont la stature, la noblesse et la grandeur transparaissent dans sa correspondance.Dans cette lettre, écrite à Paris en pleine guerre, Camus, exténué et insatisfait, annonce à Francine, sa future épouse, la grande nouvelle : il a fini L’étranger! Un immense écrivain vient de naître.



— Une Lettre D’Albert Camus À Francine Faure, Sa Future Épouse



30 avril 1940



Je t’écris dans la nuit. Je viens de terminer mon roman et je suis trop énervé pour songer à dormir. Sans doute, mon travail n’est pas fini. J’ai des choses à reprendre, d’autres à ajouter, d’autres à réécrire. Mais le fait est que j’ai fini et que j’ai tracé la dernière phrase. […] J’ai ce manuscrit devant moi et je pense à ce qu’il m’a coûté d’effort et de volonté — combien il a fallu lui être présent, sacrifier d’autres pensées, d’autres désirs pour rester dans son climat. 


Je ne sais pas ce qu’il vaut. À certains moments, ces temps-ci, certaines de ses phrases, son ton, ses vérités me traversaient comme des éclairs. Et j’en étais terriblement orgueilleux. Mais à d’autres moments, je n’y vois que des cendres et des maladresses. Je suis trop imbibé de cette histoire. Je vais mettre ces papiers dans mon tiroir et commencer à travailler mon essai. Dans quinze jours, je ressortirai tout cela, je retravaillerai ce roman. 


Je le ferai lire ensuite. Je ne veux pas trop m’attarder dessus parce qu’en réalité, je le porte depuis deux ans et j’ai bien vu à la façon dont je l’écrivais qu’il était tout tracé en moi. Cela va faire deux mois que j’y travaille tous les jours et une partie de mes nuits. Chose curieuse, je sortais pour aller au journal, j’abandonnais une page à demi écrite et à mon retour, sans un effort, parfaitement lucide, je reprenais ma phrase et je continuais. 


Je n’ai jamais rien écrit avec cette continuité et cette facilité. Je dors mal en ce moment et j’ai des insomnies. Aux moments où je me réveille, il m’arrive de voir clairement toute une suite d’œuvres que j’écrirai comme celle-ci, sous la dictée, et comme si maintenant tout était clair dans mes projets et dans l’univers que je voudrais illustrer.


Ce soir, je suis crevé. Ces temps-ci je me demandais si le travail de Paris ne me fatiguait pas trop. Mais en réalité, ce roman est aussi bien responsable parce qu’il m’a demandé cet effort continu qui m’apparaissait facile et qui m’épuisait en réalité.


Le plus drôle est que je ne sais même pas si je suis content. Pourtant, c’est la seule chose qui puisse me mettre au-dessus de moi et je crois que je pardonnerai tout à Paris pour m’avoir permis de vivre ainsi enfermé tout entier dans ce que je faisais. 


Même si cela n’avait pas de valeur, la joie même du travail en a une que personne ne peut détruire et c’est celle-là qui m’a fatigué. J’imagine cependant que le lecteur de ce manuscrit sera au moins aussi fatigué que moi et je ne sais pas si la continuelle tension qu’on y sent ne découragera pas beaucoup d’esprits. Mais la question n’est pas là. J’ai voulu cette tension et je me suis employé à la rendre. Je sais qu’elle y est. Je ne sais pas si cela t’est beau. […]


Pour le reste, rien n’est changé. […] Les soirs de printemps sont ici visqueux et pluvieux. Je pense à une phrase de mon roman : «Là-bas, là-bas aussi, le soir était comme une trêve mélancolique.» Si tu savais comment j’ai envie des soirs d’Alger ou d’Oran — et comme j’ai envie de cette trêve devant la mer. 


Mais il a encore tout un été et tout un hiver ici avant de pouvoir partir quelques semaines et retrouver un ciel vert. Tout cela est bien loin et je n’arrive pas à croire que je pourrai y arriver. Peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas sauté de joie aussitôt cette chose finie. […]



Albert Camus.


Mercredi. Cette lettre est infecte et illisible. Je te l’envoie quand même. J’étais trop énervé hier pour l’écrire correctement.






Albert Camus —



06 août 2026

≡ Aspires À Ta Libération


Jour après jour, tu deviens de plus en plus empli et imprégné de la conscience du Christ. 


Tu es capable de marcher dans la lumière et de devenir un avec la lumière jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’obscurité en toi, et, au fil de ce processus, tu apportes plus de lumière dans le monde. 


Tu dois te rendre compte que tout commence en toi. 


Tu dois mettre ta propre maison en ordre d’abord, et tu dois avoir foi et confiance que tu peux le faire et puis le faire. 


C’est ce qui est en toi qui se reflète au-dehors. 


Ce n’est pas une chose pour laquelle il faut lutter, c’est quelque chose qui arrive juste comme ça, si seulement tu la permets et emplis ton cœur et ton mental d’amour et de compréhension. 


Cet état de conscience élevé est dans l’air même que tu respires. 


Inspire-le profondément et laisse ton Être tout entier en être rempli.


C’est si grand que tu ne peux pas le contenir; donc expire-le, et ainsi maintiens-le en mouvement et en croissance.



— La Petite Voix, Méditations





Eileen Caddy —



05 août 2026

≡ Le Désert De L’intelligence


Il y a l’expérience de ces chercheurs qui, au terme de nombreuses années de travail, d’investissements financiers, intellectuels et affectifs, découvrent que tout cela ne mène à rien.


L’échec de leurs recherches va les faire entrer dans un désert difficilement supportable pour eux, pour leur famille et pour leurs collègues. Mais le désert que connaissent certains chercheurs n’est pas toujours négatif, c’est la découverte des limites de leurs investigations.


Ce qu’ils connaissent du réel, ce n’est pas le réel, seulement une interprétation du réel, à travers les calculs, les concepts, et les sophistications plus ou moins grandes de leurs instruments de perception.


Les limites de leurs connaissances ne sont pas obligatoirement à vivre comme un échec, mais comme une invitation à s’ouvrir à un autre mode d’intelligence, celui de la contemplation : passer de la pensée explicative, technicienne, quantitative, à une pensée contemplative, qui ne mesure pas des existants, mais se mesure à un insaisissable… 


«Je suis ivre du vin que je n’ai pas bu et que je ne boirais jamais.»


Cette parole du mystique, le scientifique aussi peut la vivre, quand, sachant tout ce qu’il sait, il découvre, avec la même intensité, tout ce qu’il ne sait pas.


Ce que nous savons est fini, ce que nous ne savons pas est infini.


Au bord de cette inconnaissance, il y a une sorte d’ivresse et de vertige, un abîme, un vin doux que tous les savants ne sont pas prêts à boire. Car il leur faudrait alors accepter leurs contingences et renoncer à leur prétention à saisir le réel; cette humilité, c’est d’ailleurs ce qui fait la différence entre le scientiste et le scientifique.


— Le scientiste a l’intelligence arrêtée par ce qu’il Sait, ce qui est encore une belle définition de l’imbécillité, même diplômée.

— Le scientifique, c’est celui dont l’intelligence n’est pas arrêtée parce qu’il sait, mais demeure dans l’ouvert de ce qu’il cherche. Tous ne s’aventurent pas dans ce désert.


«Ce dont on ne peut rien dire, mieux vaut le taire.»


Il faudrait ajouter ceci : ce qu’on sait ou ce qu’on peut dire n’est rien à côté de ce que nous avons approché dans ce silence.


Accepter que toutes nos représentations du monde ne soient que des mirages ne décrivant rien d’autre que les limites de nos moyens de connaissance, que toutes nos sciences ne sont que des consensus d’assoiffés dans un désert où ils croient voir le Réel, pas de science sans cette «croyance» !


Qu’ils s’approchent un peu et déjà la matière : «ça, c’est du solide» leur échappe et, s’ils s’approchent un peu plus, ils verront dans l’énergie et la pensée un réel plus flou encore.


Là aussi, aimer la vérité, c’est renoncer à l’avoir. Plus on s’en approche, plus elle nous échappe.


Ce que nous appelons de la science n’est souvent que de l’idéologie, des verbiages pédants, équations très cérébrales qui nous privent de l’honnêteté et de la santé d’une docte ignorance : mais il n’est pas besoin d’être chercheur ou scientifique pour éprouver les limites «de la simple raison»; notre impuissance à faire face à certaines situations difficiles ou absurdes, à soulager la souffrance de certains innocents nous les rappelle vivement.


A quoi bon toute notre science si elle ne nous rend même pas capables de soulager notre enfant quand il souffre, ou de sourire à ses rêves.



— Extraits de «Déserts, Déserts»




Jean-Yves Leloup —