20 août 2026

≡ I- Prométhée Aux Enfers


«Il Me Semblait Qu’il Manquait Quelque Chose À La Divinité Tant Qu’il N’existait Rien À Lui Opposer.» Prométhée au Caucase


― Que Signifie Prométhée Pour L’homme D’aujourd’hui? 


On pourrait dire sans doute que ce révolté dressé contre les Dieux est le modèle de l’homme contemporain et que cette protestation élevée, il y a des milliers d’années, dans les déserts de la Scythie, s’achève aujourd’hui dans une convulsion historique qui n’a pas son égale. 


Mais, en même temps, quelque chose nous dit que ce persécuté continue de l’être parmi nous et que nous sommes encore sourds au grand cri de la révolte humaine dont il donne le signal solitaire.


L’homme d’aujourd’hui est en effet celui qui souffre par masses prodigieuses sur l’étroite surface de cette Terre, l’homme privé de feu et de nourriture pour qui la liberté n’est qu’un luxe qui peut attendre; et il n’est encore question pour cet homme que de souffrir un peu plus, 


Comme il ne peut être question pour la liberté et ses derniers témoins que de disparaître un peu plus. Prométhée, lui, est ce héros qui aima assez les hommes pour leur donner en même temps le feu et la liberté, les techniques et les arts. 


L’humanité, aujourd’hui, n’a besoin et ne se soucie que de techniques. 


Elle se révolte dans ses machines, elle tient l’art et ce qu’il suppose pour un obstacle et un signe de servitude.


Ce qui caractérise Prométhée, au contraire, c’est qu’il ne peut séparer la machine de l’art.


Il pense qu’on peut libérer en même temps les corps et les âmes.


L’homme actuel croit qu’il faut d’abord libérer le corps, même si l’esprit doit mourir provisoirement. 


― Mais L’esprit Peut-Il Mourir Provisoirement? 


En vérité, si Prométhée revenait, les hommes d’aujourd’hui feraient comme les dieux d’alors : ils le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole. 


Les voix ennemies qui insulteraient alors le vaincu seraient les mêmes qui retentissent au seuil de la tragédie eschylienne : celles de la Force et de la Violence.


― Est-Ce Que Je Cède Au Temps Avare, Aux Arbres Nus, À L’hiver Du Monde? 


Mais cette nostalgie même de lumière me donne raison : elle me parle d’un autre monde, ma vraie patrie. 


― A-T-Elle Du Sens Encore Pour Quelques Hommes? 


L’année de la guerre, je devais m’embarquer pour refaire le périple d’Ulysse. 


À cette époque, même un jeune homme pauvre pouvait former le projet somptueux de traverser une mer à la rencontre de la lumière. Mais j’ai fait alors comme chacun. 


Je ne me suis pas embarqué. J’ai pris ma place dans la file qui piétinait devant la porte ouverte de l’enfer. Peu à peu, nous y sommes entrés. Et au premier cri de l’innocence assassinée, la porte a claqué derrière nous. Nous étions dans l’enfer, nous n’en sommes plus jamais sortis. 


Depuis six longues années, nous essayons de nous en arranger. Les fantômes chaleureux des îles fortunées ne nous apparaissent plus qu’au fond d’autres longues années, encore à venir, sans feu ni soleil.


Dans cette Europe humide et noire, comment alors ne pas recevoir avec un tremblement de regret et de difficile complicité, ce cri du vieux Chateaubriand à Ampère partant en Grèce : 


«Vous n’aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni un grain des raisins que j’ai vus dans l’Attique. 


Je regrette jusqu’à l’herbe de mon temps. Je n’ai pas eu la force de faire vivre une bruyère.» 


Et nous aussi, enfoncés, malgré notre jeune sang, dans la terrible vieillesse de ce dernier siècle, nous regrettons parfois l’herbe de tous les temps, la feuille de l’olivier que nous n’irons plus voir pour elle-même, et les raisins de la liberté. 


— L’homme est partout, partout ses cris, sa douleur et ses menaces. 


Entre tant de créatures assemblées, il n’y a plus de place pour les grillons. L’Histoire est une terre stérile où la bruyère ne pousse pas. 



— Extraits De : L’Été (1954)

— Les Essais (1939) LXVIII — Éditions Gallimard






Albert Camus (1913-1960)



19 août 2026

≡ Désillusion De L’Écrit


Le «talent» est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. 


L’existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n’a accablés d’aucun don. Aussi serait-il malaisé d’imaginer univers plus faux que l’univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l’homme de lettres.

 

Point de salut, sinon dans l’imitation du silence.

 

La poursuite du signe au détriment de la chose signifiée; le langage considéré comme une fin en soi, comme un concurrent de la «réalité»; la manie verbale, chez les philosophes même; le besoin de se renouveler au niveau des apparences; caractéristiques d’une civilisation où la syntaxe prime l’absolu, et le grammairien le sage.

 

Goethe, artiste complet, est notre antipode : un exemple pour autrui. Étranger à l’inachèvement, à cet idéal moderne de la perfection, il se refusait à comprendre les dangers des autres; quant aux siens, il les assimila si bien qu’il n’en souffrit point. 


Sa claire destinée nous décourage; après l’avoir fouillée en vain pour y découvrir des secrets sublimes ou sordides, nous nous abandonnons au mot de Rilke : «Je n’ai pas d’organe pour Goethe.»

 

Supercherie du style : Donner aux tristesses usuelles une tournure insolite, enjoliver des petits malheurs, habiller le vide, exister par le mot, par la phraséologie du soupir et du sarcasme!


Je commençais à m’affermir dans le scepticisme, lorsque l’idée me vint de consulter, ultime recours, la Poésie : qui sait? Peut-être me serait-elle profitable, peut-être cache-t-elle sous son arbitraire quelque révélation définitive. Recours illusoire! elle était allée plus avant que moi dans la négation, elle me fit perdre jusqu’à mes incertitudes...

 

Pour qui a respiré la Mort, quelle désolation que les odeurs du Verbe!


«Il avait du talent : pourtant, plus personne ne s’en occupe. Il est oublié. Ce n’est que justice : Il n’a pas su prendre toutes ses précautions pour être mal compris.»


Que fait le sage? Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette «plaie à neuf ouvertures» qu’est le corps selon la Bhagavad-Gîta.

 

Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. 

Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui...

 

Presque toutes les œuvres sont faites avec des éclairs d’imitation, avec des frissons appris et des extases pillées.


Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.

  

S’il n’avait gardé une dernière illusion, je me réclamerais volontiers d’Omar Khayyam, de ses tristesses sans réplique; mais il croyait encore au vin.

   

Dans ce «grand dortoir», comme un texte taoïste appelle l’univers, le cauchemar est le seul mode de lucidité.

 

Ne vous exercez pas aux Lettres si, avec une âme obscure, vous êtes hantés par la clarté. Vous ne laisserez après vous que des soupirs intelligibles, pauvres bribes de votre refus d’être vous-même.

 

Dans les tourments de l’intellect, il y a une tenue qu’on chercherait vainement dans ceux du cœur. 


Le scepticisme est l’élégance de l’anxiété. Être moderne, c’est bricoler dans l’Incurable.



— Syllogismes De L’amertume 

— Extraits D’«Atrophie Du Verbe»






Emil Cioran



18 août 2026

≡ Contemplation En La Femme


Quand l’homme aime la femme, il désire l’union, c’est-à-dire l’union la plus complète qui soit possible dans l’amour; et dans la forme composée d’éléments, Il n’existe pas d’union plus intense que celle de l’acte conjugal. 


De ce fait, la volupté envahit toutes les parties du corps et, pour la même raison, la loi sacrée prescrit l’ablution totale du corps après l’acte conjugal, la purification devant être totale, Comme l’extinction de l’homme dans la femme avait été totale lors du ravissement par la volupté de l’union sexuelle. 


Car Dieu est jaloux de Son serviteur, il ne tolère pas que celui-ci croit jouir d’autre chose que de Lui. 


Il le purifie donc par le rite prescrit, afin qu’il se retourne, dans sa vision, vers Celui en qui il s’est éteint en réalité — puisqu’il n’y a pas autre chose que cela.


Lorsque l’homme contemple Dieu dans la femme, sa contemplation porte sur ce qui est passif; s’il le contemple en lui-même, en vue de ce que la femme provient de l’homme, il Le contemple en ce qui est actif; et lorsqu’il Le contemple seul, sans la présence d’une forme quelconque issue de lui, sa contemplation correspond à un état de passivité à l’égard de Dieu, sans intermédiaire. 


Dès lors, sa contemplation de Dieu dans la femme est la plus parfaite, car c’est alors Dieu en tant qu’il est à la fois actif et passif qu’il contemple, tandis que dans la contemplation purement intérieure, il ne Le contemple qu’en mode passif. 


Aussi, le Prophète, sur lui, la bénédiction et la paix — dut-il aimer les femmes à cause de la parfaite contemplation de Dieu en elles. 


On ne saurait jamais contempler Dieu directement en l’absence de tout support sensible ou spirituel, car Dieu, dans Son Essence absolue, est indépendant des mondes. 


Or, comme la réalité divine est inabordable sous ce rapport de l’Essence, et qu’il n’y a de contemplation «Shahâdah» que dans une substance, 


La contemplation de Dieu dans les femmes est la plus intense et la plus parfaite; et l’union la plus intense dans l’ordre sensible, qui sert de support à cette contemplation est l’acte conjugal.






Ibn'Arabî