23 juillet 2026

≡ Qui Était Sainte Hildegarde ?

💒— Qui était donc Sainte Hildegarde de Bingen, cette étonnante moniale fondatrice de monastères, naturaliste, musicienne, peintre et visionnaire ?


Dixième enfant d’une famille noble de Bemersheim, en Rhénanie, Hildegarde reçoit, dès l’âge de trois ans, des visions qui l’accompagneront pendant soixante-dix-huit ans.


C’est sans doute pour cette raison que ses parents la confient très tôt — à huit ans — au couvent dépendant du monastère bénédictin de Disibodenberg, près de Mayence.


La mère supérieure, Jutta de Sponheim, amie de la famille, veille à son instruction. Hildegarde prononce ses vœux perpétuels et reçoit, vers quinze ans, le voile monastique des mains de son évêque.


À la mort de Jutta, Hildegarde, âgée de 38 ans, est élue abbesse par les sœurs. Les années de vie monastique, rythmées par le travail, l’étude et la prière, lui ont donné une immense érudition — qu’elle nie pourtant avec humilité.


🟤—Des visions incandescentes


À 42 ans et 7 mois, Hildegarde reçoit l’ordre divin de rendre ses visions publiques : « Écris ce que tu vois et ce que tu entends. » Elle lutte longtemps avant d’obéir.


La maladie la contraint finalement à commencer, aidée du moine Volmar, son premier livre, le Scivias. Dix années de travail, de doutes et d’hésitations suivent. Elle sollicite même l’avis du pape par l’intermédiaire de Bernard de Clairvaux. En 1148, au synode de Trèves, le pape Eugène III lit publiquement un de ses textes et l’encourage : « Écrivez donc ce que Dieu vous inspire. »


Dans ce livre foisonnant de visions, Hildegarde retrace l’histoire sainte, de la création à la rédemption finale. Chaque vision est décrite, interprétée et éclairée spirituellement selon les codes bibliques et patristiques de son temps, portés par une audace de style remarquable. Ces pages incandescentes inspireront plus tard Dante et sa Divine Comédie.


🟤—Son couvent rayonne


Le petit couvent féminin de Disibodenberg vit encore sous la tutelle du monastère masculin, mais son rayonnement grandit : les vocations affluent, les dons aussi. Hildegarde souhaite fonder sa propre abbaye. Face au refus de l’abbé, elle tombe gravement malade. L’autorisation finit par être accordée.


Elle s’installe près de Bingen, à Rupertsberg, où elle passera le reste de sa vie. Plus tard, elle fonde un second monastère à Eibingen, tout aussi proche. Ainsi, celle dont la parole franchira les siècles ne quittera jamais qu’un étroit territoire de Rhénanie.


Hildegarde est aussi musicienne. Elle compose 77 pièces liturgiques, parmi les plus anciennes conservées intégralement. Son drame musical, Ordo Virtutum, créé en 1152 à Rupertsberg, sera rejoué à Cologne huit siècles plus tard.


🟤—Au centre de ses recherches, l’Homme


Femme libre dans un monde d’hommes, Hildegarde dirige, fonde, discute avec les autorités civiles et religieuses. Et, chose rare pour une moniale recluse, elle parcourt les villes pour prêcher : de 1158 à 1170, elle s’adresse aux foules à Mayence, Wurtzburg, Bamberg, Trèves et Cologne.


Elle écrit sans relâche : le Livre des mérites de la vie, puis le Livre des œuvres de Dieu. Elle compose aussi deux ouvrages médicaux — les seuls du XIIᵉ siècle à nous être parvenus — consacrés aux maladies et à leurs remèdes. Il ne s’agit pas d’ésotérisme, mais d’un souci profond de soigner l’homme dans sa globalité.


L’homme est au cœur de sa théologie : l’homme rejoint par le Christ, inscrit au centre du cosmos. Trois siècles avant Léonard de Vinci, Hildegarde représente l’homme aux bras étendus au cœur de l’univers, libre de s’élever vers son Créateur.


Hildegarde meurt à 81 ans, entourée de ses sœurs, à Rupertsberg. Sa renommée est telle que sa vie est racontée de son vivant. Puis viennent des siècles d’oubli. 


Redécouverte à la fin des années 1980, elle devient une figure majeure d’une pensée symbolique, holistique et spirituelle, à la croisée de la tradition et d’une vision profondément humaine de Dieu et du monde.




— Extraits de textes  

— Origine : Jean-Pierre Rosa







Aron O’Raney —




 

22 juillet 2026

≡ Le soleil s’était couché


Le soleil s’était couché, et la forme pure des arbres se profilait sur le ciel qui se laissait gagner par les ténèbres. 


Le fleuve, large et puissant, roulait ses eaux paisibles. La lune commençait à apparaître à l’horizon; elle montait entre deux grands arbres, mais elle ne jetait pas encore d’ombre.


Nous gravîmes la rive escarpée du fleuve et prîmes un sentier qui longeait des champs de blé vert. Ce sentier était une voie très ancienne; des milliers et des milliers de pieds l’avaient foulé avant nous, et il était aussi riche de traditions que de silence. Il serpentait parmi les champs et les manguiers, les tamariniers et les tombeaux abandonnés. 


Les pois de senteur parfumaient délicieusement l’air. Les oiseaux s’installaient pour la nuit, et un grand étang commençait à réfléchir les étoiles. La nature n’était pas très communicative ce soir-là. Les arbres se laissaient envahir par la nuit et se taisaient. Quelques jeunes gens passèrent à bicyclette en bavardant, puis, de nouveau ce fut le silence, vaste et profond, et cette paix qui vient lorsque toutes les choses sont seules.


Cette solitude n’est pas la douloureuse et terrifiante solitude de l’esprit. C’est la solitude de l’Être; c’est une solitude pure, riche et pleine. Ce tamarinier, près de nous, n’a d’autre existence que celle d’être ce qu’il est. De même cette solitude.


On Est Seul, Comme Le Feu, Comme La Fleur, Mais On N’a Pas Conscience De Sa Pureté Et De Son Immensité. On Ne Peut Vraiment Communier Que Lorsqu’on Est Seul. Être Seul N’est Pas La Conséquence D’un Refus, D’un Repli Sur Soi-Même. La Solitude D’être S’épure De Tous Motifs, De Toute Recherche Du Désir, De Tous Mobiles. Cette Solitude N’est Pas Une Fin En Soi. On Ne Peut Pas Souhaiter Être Seul. Un Tel Désir N’est Que Fuite Devant La Souffrance Causée Par L’impossibilité De Communier.


L’isolement, avec son cortège de craintes et de souffrances, est la conséquence inévitable de l’action du moi. L’isolement ne peut que donner naissance à la confusion, aux conflits de toutes sortes et à la douleur, jamais à la vraie solitude; pour que la solitude soit, il faut que cesse l’isolement.


La solitude est indivisible, l’isolement est séparation. La solitude donne souplesse et endurance. Ce n’est que dans la solitude que l’on peut communier avec ce qui est sans cause, avec l’incommensurable. Par la solitude, la vie se révèle à l’homme dans son éternité; la solitude révèle l’inexistence de la mort. Celui qui connaît la solitude ne peut cesser d’être.


La lune émergeait de la cime des arbres, et les ombres se découpaient sur le sol, noires et nettes. Un chien se mit à aboyer quand nous traversâmes le petit village, et nous redescendîmes près du fleuve. 


L’eau était si calme que les étoiles et les lumières du grand pont qui enjambait le fleuve s’y réfléchissaient comme sur un miroir. Des enfants, assis au bord de l’eau, riaient; un bébé pleurait. Les pêcheurs nettoyaient et enroulaient leurs filets. Un oiseau traversa le ciel en silence. 


Là-bas, de l’autre côté du vaste fleuve, quelqu’un se mit à chanter, et son chant s’élevait clair et pénétrant dans la nuit. Profonde et pénétrante solitude de la vie…




— Extrait De « Commentaires Sur La Vie » Tome I 

— Note 5 — Solitude Et Isolement

— Traduction De L’anglais De Roger Giroux — 1972






— Jiddu Krishnamurti —




 

21 juillet 2026

≡ La Voie Spirituelle



Nous attendons de la doctrine bouddhique la solution à nos problèmes et la découverte, dans les enseignements, de vertus miraculeuses capables de nous guérir de notre émotivité, de nos états dépressifs ou de notre agressivité. 



Grâce aux paroles du maître ou du guru, nous espérons la guérison de toutes ces difficultés. À notre grande surprise, nous nous rendons compte qu’il n’en est pas ainsi. Aucune magie n’est en œuvre, il faut nous charger de nos propres difficultés. 


Intrinsèquement, pas une parole de sagesse n’existe en dehors d’un travail sur soi. À ce stade, la voie apparaîtra comme très peu réjouissante, puisque nos espoirs doivent être plutôt abandonnés que confortés.


Tant qu’une démarche spirituelle comprend la promesse d’un sauveur, celles d’interventions magiques ou miraculeuses, nous sommes liés à une chaîne d’or, certes de belle apparence, mais qui reste malgré tout une attache dont nous ne parvenons pas à nous libérer. 


Une chaîne d’or a exactement la même fonction qu’une chaîne ordinaire ! 


Dans la plupart des cas, les gens préfèrent porter de tels liens à titre purement décoratif voulant ignorer leur pouvoir contraignant. C’est se leurrer soi-même comme absorber un poison à la fine saveur. Le consommer est agréable, soit ! 


Mais devenons plus pratiques, nous voulons vivre et pas seulement jouir du goût merveilleux de ce poison. La finalité de la chaîne devrait nous préoccuper bien plus que la matière dont elle est fabriquée. D’or, incrustée de pierres précieuses, ciselée, magnifiquement ouvragée ou même chef-d’œuvre, elle n’en conserve pas moins son rôle d’entrave, tout comme si elle était en fer.


Une meilleure attitude serait de laisser toute la place à la déception. Toutes les promesses faites ne sont que pure séduction. 


La tradition bouddhique considère chaque forme de tentation comme une œuvre démoniaque ou un acte de Mara, le Malin. 


Il nous chuchote : « Sans que tu n’aies à abandonner ton égo, je vais te sauver et te guérir, il te suffit de m’obéir. Au contraire, fortifie-le ! » Cette forme de séduction est connue sous le nom de « devaputra », littéralement « fils des Dieux ». Les jolies filles de Mara, le Malin, nous attirent avec toutes sortes de promesses dans des situations apparemment agréables. 


L’important concernant la désillusion est de comprendre qu’aussi longtemps que quelque chose est basé sur un possible profit de l’égo ou vise à son enrichissement, on est en présence d’un processus suicidaire plutôt que du moyen de parvenir à une forme de transcendance ou d’obtention de l’Éveil. 


C’est pourquoi il est nécessaire de nous laisser aller à la déconvenue, c’est-à-dire abandonner le concept du « moi » et du « mien », « mes » accomplissements, « mes » réalisations. Si cette volonté de renoncement nous fait défaut, un découragement constant en découlera ; parallèlement, voulant abandonner notre égo, cette volonté sera une épreuve.


Selon le Bouddha progresser sur la voie spirituelle est une situation ni agréable ni exaltante. 


D’après les enseignements et les biographies des grands maîtres du passé, Siddhas et Gurus, il s’agit d’un processus constant de mettre bas le masque, d’un abandon continu, d’un déshabillage incessant, de mue répétée, dévêtant couche après couche, façade après façade. 


S’engager sur le chemin, c’est comme monter dans une voiture dépourvue de freins, cela implique l’abandon, le rejet, la mise à nu de chaque fibre du fourreau de l’égo. Entreprendre un tel voyage demande de s’y préparer sans espérer, dès le départ, trouver la joie, sinon, mieux vaut s’abstenir. 


La félicité, le plaisir et la joie doivent découler d’un travail authentique, d’un sacrifice spécifique et du lâcher-prise du sens qu’on a de soi. Vue sous cet angle, la déception prend toute son importance ; une fois déçus, nous commençons à battre en retraite, à céder. 


Nous devenons l’inférieur parmi les inférieurs, le grain de sable, d’une simplicité naturelle et sans espérance. Devenus simples, nous pouvons construire quelque chose, car nous sommes rattachés au bon sens terrien. Nous voilà les pieds sur terre sans plus de place pour les rêves, l’attente ou les fantasmagories. 


Toute pratique entreprise devient sinon valable tout au moins possible. Elle acquiert un sens, au-delà du champ de l’instinct. Du fait d’être grain de sable, nous commençons à apprendre à préparer correctement un bon thé, à marcher droit sans trébucher. Toute notre approche devient sans apprêt, directe, et, par conséquent, les enseignements reçus aussi. 


La lecture de livres, l’écoute d’instructions sont une chose, mais abordés en tant que grain de sable, ces activités prennent un sens pratique. Elles deviennent des réalités qui nous encouragent à travailler sur nous-mêmes, atomes sans impatience ni rêveries superflues. Nous avons entendu tant de promesses, nous nous sommes sentis attirés vers tant de territoires, nous avons écouté tant de descriptions de multiples représentations spirituelles... 


Maintenant, en tant que grain de sable qui s’en soucierait !


Si nous commençons à prendre en compte que nous ne sommes que d’infimes particules au sein de l’univers, cet univers devient alors accueillant, inspirant. En tant que poussière, le reste de l’univers, tout l’espace, toute la place disponible est nôtre, car nous ne faisons obstacle en rien. Nous n’encombrons pas, nous n’avons aucun désir de posséder autre chose que notre simple position. Voilà pourquoi l’ouverture est formidable. Chacun de nous devient le maître du monde, le conquérant de l’univers entier.


Le simple fait d’être grain de sable nous fait monarques universels "cakravartin". Nulle bataille n’est à entreprendre. 


Tout devient très élémentaire et simultanément empreint de dignité, sans contrainte, car notre inspiration prend appui sur la déception et le sentiment d’être libre des ambitions de l’égo.




Extrait de The Tibet Journal — Vol. II, n° 4 — Winter 1977, 

publication de la Tibetan Libray of Works and Archives, Dharamsala, Inde.

Traduction de Georges Driessens et Véronique et Michel Zaregradsky 




■— Chögyam Trungpa —