23 juin 2026

≡ Emil Cioran, Bribes…


— Insomniaque, Hanté Par La Mort, Doté D'un Style Remarquable, Emil Cioran S'est Rarement Livré Sur Lui-Même Ou Sur Sa Vie. En Février 1986, Il Accorde Un Entretien À Anca Visdei Pour Les Nouvelles Littéraires.—


Quelques Extraits…



Je crois qu'il n'y a qu'une chose qui explique et justifie les livres : leur valeur thérapeutique. Si je n'avais pas écrit, j'aurais pu faire des choses monstrueuses. 


Or, il vaut mieux, plutôt que de casser la gueule d'un type qui vous déplaît, l'attaquer par des aphorismes. La seule fonction de l'écriture : une vengeance sans risque. 


On n'attaque pas seulement des personnes (d'ailleurs elles survivent à vos attaques), mais surtout Dieu. Ce sont les mauvais sentiments qui passent dans les livres. 


Tout ce que j'ai écrit part d'une expérience personnelle. Pour chaque ligne de mes livres, je peux dire l'événement, l'heure et le jour qui m'ont inspirée. 


Tous les livres ne sont que des confessions plus ou moins camouflées. 


Je vis l'écriture comme une action : lorsqu'on a écrit deux ou trois trucs dans lesquels on exécute l'Univers, on peut aller se promener.

Pendant vingt ans, avec presque rien, ma subsistance se trouvait assurée. Je vivais dans un hôtel bon marché et je mangeais dans les restaurants universitaires. 


Un des jours les plus sombres de ma vie a été celui où l'on m'a convoqué à l'université pour m'annoncer que la limite d'âge pour accéder aux foyers d'étudiants était de vingt-sept ans. Comme j'en avais quarante, c'était fini. 


Tous mes projets, tout mon avenir, s'est écroulé ce jour-là. Je me voyais si bien en éternel étudiant, raté et pauvre, traînant avec d'autres déchets de mon espèce au Quartier latin. 


Cela correspondait si bien à ma vision du monde!... 


Je me disais : il faut tout faire, sauf travailler. Par là, j'entendais : faire un travail qui ne vous plaît pas. Pour moi, c'était le bureau, l'enseignement. 


Je ne trouve pas que la vie vaut la peine d'être vécue s'il faut accomplir un travail qui ne vous intéresse pas. 


Et pourtant, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens font des choses qu'ils n'aiment pas. 


La vie ainsi vécue n'a aucun sens. 


Elle condamne le monde, la société et l'homme. Si c'est pour en arriver là, il valait mieux rester à l'état de nature.

— Après Shakespeare, on aurait dû arrêter d'écrire des pièces de théâtre et après Dostoïevski, arrêter d'écrire des romans. 


Mais l'homme est condamné : il ne peut qu'avancer et se briser. 


Je peux signer cela devant notaire. Je sais que l'avenir nous condamne. 


Je ne donnerai pas de délai, car je ne veux pas me compromettre.


Pour la date, j'hésite, pour la chose : non!



J'ai le complexe de l'étranger : je sais que je ne peux pas me permettre toutes les audaces, les oublis et les violences en français. 


Toutes ces choses que l'on fait naturellement, d'instinct, dans sa langue, on en est conscient dans une langue étrangère, même si on la possède parfaitement. 


On reste toujours conscient du fait que les mots existent indépendamment de vous. Cet intervalle entre vous et l'instrument-verbe est la raison pour laquelle il y a très peu, presque pas de poètes écrivant dans une autre langue que leur langue maternelle. 


Le Rilke des Cahiers de Malte voulait à tout prix être un poète français. Il connaissait très bien la langue, mais son pari était impossible. En tant que poète, Rilke n'existe pas par ses poèmes français. 


Il y a un côté puéril, il y a cet intervalle entre le sujet et l'écriture. 


Lorsque les mots existent en dehors de vous, il est impossible de faire de la poésie avec. La poésie est en vous. 


Un métèque doit être conscient que, dans sa nouvelle langue, il ne peut pas exprimer cette mort souterraine de l'âme qu'est la poésie. 


On peut devenir poète dans une langue qu'on apprend à cinq ans. 


Ensuite, c'est trop tard.



La philosophie a été pour moi une grande déception. Je ne l'ai compris qu'après m'y être totalement confiné pendant des années. C'est une discipline dangereuse, car le contact avec elle engendre un mépris total pour tous ceux qui sont en dehors. 


Ceux qui la pratiquent, étudiants et professeurs, sont le plus souvent des types prétentieux. La philosophie flatte l'orgueil; elle vous donne une idée fausse de vous et du monde. 


Il faut l'avoir connue, mais uniquement pour la dépasser. 


Elle vous ouvre des horizons, mais ce qui compte avant tout, c'est le contact avec la vie, les épreuves. La philosophie ne vous aide, au mieux, qu'à formuler. 


Le langage philosophique est peu approprié aux expériences strictement personnelles. 


En philosophie, par exemple, la douleur n'est pas admise. 


On laisse «ça» aux curés et aux mauvais écrivains.



Changer de langue pour un écrivain est un phénomène aussi grave que pour un homme de changer de religion, disait Simone Weil. 


L'écrivain retire l'illusion d'une nouvelle vie, d'un nouvel univers. 


Je suis formel : si un écrivain étranger (j'entends par là uniquement ceux qui ont déjà publié dans une autre langue, qui ont eu une première carrière d'écrivain) veut se mettre au français, il lui faut complètement écarter la langue maternelle. 


On me dit parfois : «Mais ma femme veut parler dans notre langue.» 


Je réponds : «Un seul remède : le divorce.»

«On me dit souvent : ‹Malgré ce que vous écrivez, vous êtes un des hommes les plus gais. J'ai beaucoup ri en effet dans ma vie, mais cela ne prouve rien. Rire est un acte libérateur. 


Je viens de recevoir une lettre de Roumanie. D'un ami qui pense au suicide. Il me demande conseil. Je lui ai répondu : ‹Si tu ne peux plus rire, fais-le! 


Le rire, c'est un acte de supériorité, un triomphe de l'homme sur l'univers, une merveilleuse trouvaille qui réduit les choses à leurs justes proportions.






Emil Cioran —



22 juin 2026

≡ Cathédrale De Lausanne, Des Symboles…


■— La Cathédrale De Lausanne Contient De Nombreux Symboles. Pour Les Déchiffrer, Jean-François Buisson, Spécialiste En Symbolisme, Nous Guide…


«La cathédrale est le trône de la Vierge. Elle relie le profane au divin», explique Jean-François Buisson. Son orientation à l'Est magnifie la lumière. 


«Le soleil, comme le Christ, est source de vie.» 


Les cathédrales ont toujours été considérées comme porteuses de signes cachés. Passionné, Jean-François Buisson est l'auteur d'un livre sur le sujet «La symbolique des cathédrales. De l'obscurité à la lumière», Cabédita, collection Regard et connaissance. 


Une invitation à découvrir le langage symbolique commun de ces édifices gothiques. 


«Pour vivre, il faut savoir mourir.» 


À l'Ouest, le coucher du soleil évoque la fin du cycle.


Sur le portail d'entrée, «un pélican se perce le cœur pour nourrir ses petits, comme le Christ s'est sacrifié pour l'humanité.


L'entrée dans l'édifice se fait par le narthex, un sas entre deux mondes. Derrière le rideau s'ouvre la nef.


Dans ce lieu de vie, marchands et repris de justice se côtoyaient. Le sol est en pente douce jusqu'à l'autel, comme une montée vers l'esprit. Le passage du mortel à l'immortel se fait aussi verticalement. 


Le triforium, l'espace qui se trouve entre les colonnes et les fenêtres, représente le mental rationnel et le doute à dépasser. 


La voûte et les verrières sont la lumière céleste, l'amour et la relation avec le monde divin.» Le nord orné de vitraux bleu nuit est dédié à la Vierge. 


C'est le «temps d'avant la Création, le chaos primitif». 


On y trouve souvent le baptistère. Les ablutions permettent l'entrée dans le monde sacré. La chapelle des martyrs thébains dévoile des stalles au décor végétal.


Ce jardin clos est un Eden où chaque plante rappelle les vertus de Marie. «Avec ses aiguilles toujours vertes, le sapin rappelle l'arbre de Vie, symbole de l'espoir toujours renouvelé des forces de lumière sur les ténèbres. Il montre que la vie reviendra.» 


À l'Est, les sept vitraux du déambulatoire en arc de cercle forment la couronne d'épines. «L'asymétrie axiale entre la nef et l'extrémité du cœur signale l'entrée dans le divin.» 


L'autel est au centre des énergies. «L'office se faisait en direction de l'est et dos à la foule, pour montrer le chemin», précise notre guide. 


Au Sud, un Christ enseignant guide l'humanité. 


Anciennement représenté au centre de la rosace, c'est aujourd'hui Dieu qui y prend place. On y découvre aussi la Vierge allaitant un poisson, comme elle nourrit l'humanité. 


La rosace en mandala représente une montagne sacrée vue du ciel , une structure que notre guide n'a vue qu'à Lausanne. 


«La lumière se fait débordante, l'esprit comme le Christ vient sur la terre.» 


Au-dessous, la chapelle dédiée à Marie a été aménagée pour les pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle. L'ambiance y est apaisante.


Plus loin, dominant le majestueux portail sud qui servait autrefois d'entrée aux pèlerins, le Christ couronne la Vierge et lie ainsi l'Ancien au Nouveau Testament.



— Source : bonnenouvelle Suisse

— Un article de Martine Dutruit







Aron O’Raney —



21 juin 2026

≡ Émergence De L'Humanité

                         


Du grand miroir de l'univers,

Sans commencement ni fin,


Se manifesta la société humaine;

Alors surgirent la libération et la confusion.

Quand apparurent la peur et l'hésitation

Envers la confiance primordialement libre,


D'innombrables multitudes de lâches se levèrent. 


Quand la confiance primordialement libre

Devint source d'inspiration et de réjouissance,


D'innombrables multitudes de guerriers se rallièrent.


Les innombrables multitudes de lâches

Se cachèrent dans les cavernes et les jungles;


Ils tuèrent leurs frères et sœurs et mangèrent leur chair;

Ils suivirent l'exemple des bêtes;


ils semèrent entre eux la terreur;

ainsi s'ôtèrent-ils eux-mêmes la vie.


Ils allumèrent un grand feu de haine;

Ils troublèrent sans cesse la rivière de la luxure;


Ils se vautrèrent dans la fange de la paresse;

L'âge des famines et des pestes survint. 


De ceux qui se dévouèrent à la confiance primordiale,

Les grands rassemblements de guerriers,


Certains partirent pour les hautes montagnes

Et Y érigèrent de magnifiques châteaux de cristal.


D'autres s'en allèrent aux pays majestueux des lacs

et des îles Et y bâtirent de splendides palais.


D'autres enfin s'établirent dans les plaines charmantes

Et Y semèrent l'orge, le riz et le blé.


Ils furent toujours libres de querelles,

Toujours aimables et très généreux.


Sans besoin d'encouragement,

Par leur simple « insondabilité » qui existe d'elle même,

Ils furent à jamais dévoués au Rigden impérial. 



— Extrait de Shambala 

— La Voie sacrée du Guerrier






Chögyam Trungpa (1939-1987) —