25 juin 2026

≡ Les Dernières Heures d'Albert Camus


«A la semaine prochaine, monsieur Camus !»


Suzanne Ginoux n'a jamais pu oublier la dernière phrase qu'elle a lancée à l'écrivain au moment où il prenait place dans la Facel Vega, qui allait être son tombeau.


C'était le 3 janvier 1960 au matin, dans une petite rue de Lourmarin, ce village ocre du Vaucluse où Camus s'était installé deux ans plus tôt.


La fidèle gouvernante du prix Nobel se souvenait aussi de la réponse, au moment où le coupé démarrait pour Paris : «Oui, Suzanne, je fuis l'épidémie de grippe ! A dans huit jours !».


Vingt-quatre heures plus tard, «monsieur Camus» meurt dans le plus célèbre accident de voiture des lettres françaises.


À treize heures cinquante-cinq, ce 4 janvier 1960, la Facel Vega percute violemment un platane le long de la nationale 5, un peu au sud de Fontainebleau.


Albert Camus, 46 ans, meurt sur le coup.


Retour à Lourmarin —




A quoi sert le prix Nobel de littérature ?


Grâce au Prix de l'académie de Stockholm, reçu en 1957, Camus devient propriétaire d'une ancienne magnanerie, ces fermes où l'on élevait des vers à soie, dans la Grand-Rue, aujourd'hui rebaptisée rue Albert-Camus.


Loin des polémiques avec Sartre et des intrigues de couloirs de la maison Gallimard, l'auteur de L'Etranger revit dans ce pays de soleil et de vignes, qui lui rappelle son Algérie natale. On le croise près du terrain de football, encourageant la Jeunesse de Lourmarin, ou à la terrasse du café Ollier, comme en paix avec lui-même.


«J'y ai passé quelques semaines en juillet 1959, se souvient sa fille Catherine, qui avait 14 ans à l'époque.» Il était dans son élément, en adéquation avec ce Ciel, et cette Terre, il s'y déplaçait avec le naturel d'un chat.»


— Qui est le Camus de cette fin 1959 ? 


Il travaillait au Premier Homme, ce chef-d'œuvre sur l'Algérie, et l'on sait que Malraux s'apprêtait à lui confier les clefs d'un grand théâtre public, l'Athénée ou le Récamier.


Noël 1959 approche. Son épouse Francine et leurs deux enfants, les jumeaux Catherine et Jean, le rejoignent à Lourmarin pour les vacances.


On réveillonne joyeusement, treize desserts au menu, on ouvre les paquets. «Il m'a offert une montre, car avec lui, il fallait toujours que les cadeaux soient utiles», en sourit Catherine.


Le 2 janvier, femme et enfants prennent le train du retour, à Avignon. 


On sait aujourd'hui qu'Albert Camus devait aussi rentrer par le chemin de fer, 2 jours plus tard, avec son ami René Char. Il avait même déjà acheté son billet.


Entre-temps arrivent à Lourmarin, au volant d'une Facel Vega, Michel et Janine Gallimard, accompagnés de leur fille Anne et de leur chien Floc.


Le neveu de Gaston Gallimard et son épouse sont des intimes de Camus. Michel, qui dirige la célèbre collection La Pléiade, est tuberculeux, comme Albert, ce qui crée un lien entre eux. Janine, était la secrétaire du comité de lecture de la maison Gallimard, le jour de 1941 où L'Etranger fut accepté.


En 1953, déjà, l'écrivain était remonté du Midi à Paris dans leur voiture, par ces mêmes routes qui allaient leur être fatales.


Albert Camus partira dans la Facel Vega de ses amis.


Le 3 janvier au matin, il glisse dans sa serviette noire son passeport, quelques photographies, le manuscrit du Premier Homme, un exemplaire du Gai Savoir, de Nietzsche, et une édition d'Othello.


On fait le plein à la station Shell du village et le garagiste en profite pour se faire dédicacer son exemplaire de L'Etranger : «A monsieur Baumas, qui contribue à me faire revenir souvent dans le beau Lourmarin», écrit Camus. 


Ce sont les adieux à la fidèle Suzanne Ginoux. Tout le monde, Michel, au volant, Janine, Anne, Camus et Floc, grimpe dans la voiture.


Nationale 7, déjeuner à Orange, puis remontée vers la Bourgogne, discussions animées sur les velléités théâtrales d'Anne Gallimard, encouragées par Camus. 


Nationale 6 et, enfin, halte pour la nuit au Chapon fin, deux étoiles au Michelin, à Thoissey, un peu avant Mâcon. Le dîner est joyeux : on célèbre les 18 ans d'Anne Gallimard.


Au matin du 4 janvier, on repart vers Paris.


Michel Gallimard n'était pas, un «fou du volant». Il goûtait la mécanique et roulait beaucoup. Son ami Albert devait parfois le tempérer d'un : «Eh, petit, on n'est pas pressé», comme le confiera Janine Gallimard au biographe de Camus.


Les amis s'arrêtent à Sens pour un déjeuner à l'hôtel de Paris et de la Poste. Puis c'est la Nationale 5 jusqu'à Paris. Camus est assis sur le siège passager, sans ceinture de sécurité, car non obligatoire à l'époque, les deux femmes sont à l'arrière. La voiture vient de passer Champigny-sur-Yonne et aborde une longue ligne droite bordée de platanes.


Que s'est-il produit à cet instant ?


La Facel Vega sort de la route, frappe de plein fouet un premier arbre, puis rebondit 13 mètres plus loin sur un second platane, autour duquel le châssis s'enroule. Les débris de la voiture, coupée en deux, sont éparpillés sur des dizaines de mètres.


Les gendarmes, penchent pour un pneu éclaté et une vitesse excessive, relèvent une trace de 63 mètres de long. La tête d'Albert Camus est passée à travers le pare-brise arrière. Il est mort sur le coup, selon le médecin qui l'examina.


L'écrivain Emmanuel Roblès, qui veillera le corps cette nuit-là à la mairie toute proche de Villeblevin, dira : «Sous la lumière d'une lampe nue, il avait le visage d'un dormeur très las.» 


Michel Gallimard souffre d'un éclatement de la rate, transporté d'urgence dans un hôpital, il mourra 6 jours plus tard.


Les deux femmes sont miraculeusement indemnes, et Floc, le chien a disparu.


Des décombres, maculée de boue, on extrait la serviette d'Albert Camus. A l'intérieur, les 144 feuillets du Premier Homme. Ce chef-d'œuvre, sur sa mère, et son Algérie natale, paraîtra, en 1994.


Pour les amoureux de Camus, le choc provoqué par ce livre est immense, avec cette oeuvre, l'écrivain accède un peu plus à l'immortalité.


Entre mai 1955 et juin 1956, Albert Camus a publié 35  articles, souvent consacrés à l'Algérie, dans les colonnes de «l'Express». 



— Jérôme Dupuis.

— Extrait «L'Express» du 4 janvier 2010.






Aron O’Raney —



24 juin 2026

≡ En Parlant De La Beauté


Où chercher la beauté et comment la trouver si n'est pas elle-même votre voie et votre guide?


Et comment pouvez-vous parler d'elle si elle ne tisse pas les mots de votre discours?

 

Les affligés et les offensés disent : La beauté est douce et bonne. Telle une jeune mère intimidée par sa gloire, elle marche parmi nous.


Et les passionnés de dire : Non, la beauté est une chose puissante et terrifiante. Comme une tempête qui ébranle la terre sous nos pieds et le ciel au-dessus de nos têtes.


Les épuisés et les las disent : La beauté est un doux murmure. Elle parle en notre esprit. Et sa voix cède à nos silences comme une pâle lueur qui frémit par peur de l'ombre. 


Et les tourmentés de dire : Nous avons entendu ses cris dans les montagnes. Et ses cris étaient accompagnés de martèlements de sabots, de battements d'ailes et de rugissements de lions.


La nuit, les gardiens de la cité disent : La beauté se lèvera de l'Est avec l'aurore. 


Et à midi, les travailleurs et les routiers de dire : Nous l'avons vue par les fenêtres du couchant se pencher sur la Terre.


En hiver, ceux qui sont emprisonnés par la neige disent : La beauté viendra avec le printemps bondissant sur les collines.


Et dans la chaleur d'été les moissonneurs de dire : Nous l'avons vue danser avec les feuilles d'automne, et nous avons aperçu de la neige dans ses cheveux. 


— Voilà tout ce que vous avez dit de la beauté.


Mais en vérité, ce n'est pas d'elle que vous parliez, mais de vos besoins inassouvis. La beauté n'est pas un besoin, mais une extase.


Elle n'est pas une bouche assoiffée ni une main vide et tendue, Mais un cœur enflammé et une âme enchantée.


Elle n'est pas l'image que vous voudriez voir, ni le chant que vous voudriez entendre.


Elle est plutôt une image que vous voyez, même les yeux fermés, et un chant que vous entendez, même les oreilles bouchées.


Elle n'est pas la sève au sein de l'écorce sillonnée, ni une aile rattachée à une griffe, Mais un jardin à jamais en fleurs et une volée d'anges à jamais en vol.


— Peuple d'Orphalèse, La beauté est la vie quand la vie dévoile sa sainte face; mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.


La beauté est l'éternité qui se regarde dans un miroir; mais vous êtes l'éternité et vous êtes le miroir. 



— Le Prophète, Extrait 94,97 —






Khalil Gibran —



 

23 juin 2026

≡ Emil Cioran, Bribes…


— Insomniaque, Hanté Par La Mort, Doté D'un Style Remarquable, Emil Cioran S'est Rarement Livré Sur Lui-Même Ou Sur Sa Vie. En Février 1986, Il Accorde Un Entretien À Anca Visdei Pour Les Nouvelles Littéraires.—


Quelques Extraits…



Je crois qu'il n'y a qu'une chose qui explique et justifie les livres : leur valeur thérapeutique. Si je n'avais pas écrit, j'aurais pu faire des choses monstrueuses. 


Or, il vaut mieux, plutôt que de casser la gueule d'un type qui vous déplaît, l'attaquer par des aphorismes. La seule fonction de l'écriture : une vengeance sans risque. 


On n'attaque pas seulement des personnes (d'ailleurs elles survivent à vos attaques), mais surtout Dieu. Ce sont les mauvais sentiments qui passent dans les livres. 


Tout ce que j'ai écrit part d'une expérience personnelle. Pour chaque ligne de mes livres, je peux dire l'événement, l'heure et le jour qui m'ont inspirée. 


Tous les livres ne sont que des confessions plus ou moins camouflées. 


Je vis l'écriture comme une action : lorsqu'on a écrit deux ou trois trucs dans lesquels on exécute l'Univers, on peut aller se promener.

Pendant vingt ans, avec presque rien, ma subsistance se trouvait assurée. Je vivais dans un hôtel bon marché et je mangeais dans les restaurants universitaires. 


Un des jours les plus sombres de ma vie a été celui où l'on m'a convoqué à l'université pour m'annoncer que la limite d'âge pour accéder aux foyers d'étudiants était de vingt-sept ans. Comme j'en avais quarante, c'était fini. 


Tous mes projets, tout mon avenir, s'est écroulé ce jour-là. Je me voyais si bien en éternel étudiant, raté et pauvre, traînant avec d'autres déchets de mon espèce au Quartier latin. 


Cela correspondait si bien à ma vision du monde!... 


Je me disais : il faut tout faire, sauf travailler. Par là, j'entendais : faire un travail qui ne vous plaît pas. Pour moi, c'était le bureau, l'enseignement. 


Je ne trouve pas que la vie vaut la peine d'être vécue s'il faut accomplir un travail qui ne vous intéresse pas. 


Et pourtant, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des gens font des choses qu'ils n'aiment pas. 


La vie ainsi vécue n'a aucun sens. 


Elle condamne le monde, la société et l'homme. Si c'est pour en arriver là, il valait mieux rester à l'état de nature.

— Après Shakespeare, on aurait dû arrêter d'écrire des pièces de théâtre et après Dostoïevski, arrêter d'écrire des romans. 


Mais l'homme est condamné : il ne peut qu'avancer et se briser. 


Je peux signer cela devant notaire. Je sais que l'avenir nous condamne. 


Je ne donnerai pas de délai, car je ne veux pas me compromettre.


Pour la date, j'hésite, pour la chose : non!



J'ai le complexe de l'étranger : je sais que je ne peux pas me permettre toutes les audaces, les oublis et les violences en français. 


Toutes ces choses que l'on fait naturellement, d'instinct, dans sa langue, on en est conscient dans une langue étrangère, même si on la possède parfaitement. 


On reste toujours conscient du fait que les mots existent indépendamment de vous. Cet intervalle entre vous et l'instrument-verbe est la raison pour laquelle il y a très peu, presque pas de poètes écrivant dans une autre langue que leur langue maternelle. 


Le Rilke des Cahiers de Malte voulait à tout prix être un poète français. Il connaissait très bien la langue, mais son pari était impossible. En tant que poète, Rilke n'existe pas par ses poèmes français. 


Il y a un côté puéril, il y a cet intervalle entre le sujet et l'écriture. 


Lorsque les mots existent en dehors de vous, il est impossible de faire de la poésie avec. La poésie est en vous. 


Un métèque doit être conscient que, dans sa nouvelle langue, il ne peut pas exprimer cette mort souterraine de l'âme qu'est la poésie. 


On peut devenir poète dans une langue qu'on apprend à cinq ans. 


Ensuite, c'est trop tard.



La philosophie a été pour moi une grande déception. Je ne l'ai compris qu'après m'y être totalement confiné pendant des années. C'est une discipline dangereuse, car le contact avec elle engendre un mépris total pour tous ceux qui sont en dehors. 


Ceux qui la pratiquent, étudiants et professeurs, sont le plus souvent des types prétentieux. La philosophie flatte l'orgueil; elle vous donne une idée fausse de vous et du monde. 


Il faut l'avoir connue, mais uniquement pour la dépasser. 


Elle vous ouvre des horizons, mais ce qui compte avant tout, c'est le contact avec la vie, les épreuves. La philosophie ne vous aide, au mieux, qu'à formuler. 


Le langage philosophique est peu approprié aux expériences strictement personnelles. 


En philosophie, par exemple, la douleur n'est pas admise. 


On laisse «ça» aux curés et aux mauvais écrivains.



Changer de langue pour un écrivain est un phénomène aussi grave que pour un homme de changer de religion, disait Simone Weil. 


L'écrivain retire l'illusion d'une nouvelle vie, d'un nouvel univers. 


Je suis formel : si un écrivain étranger (j'entends par là uniquement ceux qui ont déjà publié dans une autre langue, qui ont eu une première carrière d'écrivain) veut se mettre au français, il lui faut complètement écarter la langue maternelle. 


On me dit parfois : «Mais ma femme veut parler dans notre langue.» 


Je réponds : «Un seul remède : le divorce.»

«On me dit souvent : ‹Malgré ce que vous écrivez, vous êtes un des hommes les plus gais. J'ai beaucoup ri en effet dans ma vie, mais cela ne prouve rien. Rire est un acte libérateur. 


Je viens de recevoir une lettre de Roumanie. D'un ami qui pense au suicide. Il me demande conseil. Je lui ai répondu : ‹Si tu ne peux plus rire, fais-le! 


Le rire, c'est un acte de supériorité, un triomphe de l'homme sur l'univers, une merveilleuse trouvaille qui réduit les choses à leurs justes proportions.






Emil Cioran —