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11 mars 2026

≡ La Fatigue… L’Angle Philosophique


La Tâche La Plus Importante De L’éducation, Au Sens Où La Comprend Nietzsche, Consiste À Enseigner À L’homme Comment Voir.


Le loisir (scholè, l'« école ») est le lieu où l’homme apprend la vision juste. Car, toujours selon Nietzsche, celui qui n’a pas appris à voir agit de manière stupide. 


Son action est semblable à celle d’une machine. On ne peut pas l’interrompre. Elle conduit à l’épuisement.


À l’encontre de cet épuisement par excès de travail « stupide », le philosophe coréen Byung-Chul Han plaide pour une fatigue inspiratrice, une fatigue du « ne pas ». 


Il se réfère en l’occurrence au commandement biblique du Shabbat : 


Le Shabbat, qui, à l’origine signifie s’arrêter, est un jour du « ne pas », un jour libre de « pour » ou, comme le dit Heidegger, de tout souci. C’est un moment intermédiaire.


Après sa création, Dieu déclare que le septième jour est sacré. Ce n’est donc pas le jour du « pour » qui est sacré, mais celui du « ne pas », un jour où l’utilisation de l’inutilisable deviendrait possible.


C’est le jour de la fatigue. Han appelle ce temps de la fatigue, ce temps intermédiaire, « un temps du jeu » et le distingue du temps de Heidegger « qui est essentiellement un temps du souci et du travail ».


Chez Handke et Han, la fatigue mène à la détente. Sur ce point également, tous deux reprennent une des valeurs mystiques, la tranquillité de Maître Eckhart, qui signifie un « laisser advenir ». 


L’essentiel Advient Quand Nous Le Laissons Exister Tel Qu’il Est, Quand Nous Laissons Agir Dieu. 


Handke décrit ainsi les « hôtes de la Pentecôte » qui reçoivent le Saint-Esprit : « [...] le banc [...] me les fait imaginer fatigués. L’inspiration de la fatigue dit moins ce qu’il faut faire que ce qu’on peut laisser de côté. » 


Han reprend l’image de Handke en écrivant que les hôtes de la Pentecôte « sont une société de gens fatigués dans un sens particulier. 


Si la société de la Pentecôte était synonyme de la société du futur, celle-ci pourrait aussi s’appeler société de la fatigue ». 


Pour Han, il ne s’agit pas d’une société fatiguée, mais d’une société qui nous libère de la trop grande positivité du « toujours plus, toujours plus vite ». Elle nous amène à la détente, à la contemplation et à l’inspiration. 


Le remède à la société fatiguée, exténuée, c’est une société où la fatigue serait prise en compte comme une manière d’être. Cette société pourrait devenir une société de la Pentecôte, capable de créer un nouvel élan, sensible aux impulsions du Saint-Esprit.


L’homme A Besoin De La Vigilance Et De L’agressivité Pour Pouvoir Se Saisir Des Choses, Il A Besoin Du Plaisir De Faire Et De Donner Forme. 


Mais il a aussi besoin de la fatigue pour marquer une pause, reconnaître ses limites et poser sur le monde un autre regard, un regard qui ne reste pas à la surface, mais aille au fond des choses. 


Ou encore pour reprendre les termes de la philosophie grecque — notre société a besoin du loisir, car « l’énergie propre au loisir fait partie des puissances fondamentales de l’âme humaine. 


Comme le don d’immersion contemplative au sein de l’être et la capacité d’élévation festive du cœur, cette énergie permet, dans le dépassement du monde du travail, d’atteindre des puissances d’être surhumaines et dispensatrices de vie, qui nous renvoient ensuite réconfortés et renouvelés dans la nervosité du quotidien ». 


Cet éloge de la fatigue ne s’applique évidemment pas à la « vilaine » fatigue séparatrice, mais à la fatigue clairvoyante que décrit Handke. 


Pour moi, faire l’éloge de la fatigue signifie m’autoriser à être fatigué et même paresseux, accepter de ne pas avoir envie de travailler ni de résoudre les problèmes des autres. 


La fatigue est une invitation à être présent à soi sans qu’il en résulte forcément quelque chose. 


— Nous ne sommes pas obligés de méditer pour progresser dans notre voie spirituelle. 


— Nous ne sommes pas obligés de lire pour acquérir de nouveaux aperçus. Nous avons tout simplement le droit d’être là et de nous abandonner à la fatigue. 


Dès lors, celle-ci nous permettra d’être entièrement présents à nous-mêmes.


En même temps, cette fatigue nous relie aux autres. Quand on se couche, une fois le travail accompli, on est tout à soi-même. 


Cependant nos pensées vont plus loin. De la fatigue naissent des images qui nous font devenir un avec tout ce qui est, qui nous ouvrent à la profondeur de la vie, c’est-à-dire à Dieu. 


Nous ressentons de la gratitude : pour notre vie, pour le fait qu’en dépit de notre fatigue, il ait pu naître tant de choses en nous et à travers nous. 


Nous éprouvons aussi un grand sentiment de liberté nous n’avons pas à faire quoi que ce soit a développer d’autres idées. Nous n’avons pas à sauver l’Église ou la société. 


Nous pouvons simplement être présents à nous-mêmes. Et en même temps, nous découvrons en nous le lien profond qui nous unit à tous les hommes, à tout ce qui est, à Dieu, le fondement de l’existence. 


C’est l’expérience de Siddharta, telle que la comprend Hermann Hesse. Alors que Siddharta est couché sur la rive, fatigué de l’ascèse, fatigué du plaisir, il se sent soudain profondément lié aux hommes. 


Le sentiment de supériorité qu’il avait cultivé s’effondre en lui. Désormais, il est l’un de ces hommes. Désormais, il ressent pour eux de l’attachement et de l’amour.


L’éloge de la fatigue que l’on trouve aujourd’hui sous la plume de Peter Handke et de Byung-Chul Han s’inspire de l’éloge que les romantiques faisaient de la paresse. 


Les écrivains et penseurs du romantisme critiquaient la sur valorisation de l’assiduité au travail dans la société bourgeoise des Lumières. Tout comme aujourd’hui, seule comptait la performance. 


Autrefois, l’accent était mis sur la performance intellectuelle. A contrario, les romantiques, Schlegel, par exemple, voyaient dans la paresse un « art divin ». Ils y décelaient la possibilité de percevoir le monde sur le mode contemplatif.


Cette paresse s’apparente au loisir que les Romains célébraient et qui a été repris par Thomas d’Aquin et Joseph Pieper Elle signifie un non-agir conscient C’est la sagesse du taoïsme, qui parle de « wuwei », laisser-faire. 


Nous voulons tout maitriser, tout contrôler, mais cela a pour seul effet de stériliser le monde et d’épuiser l’individu. Il y a des domaines où il faut simplement laisser faire. 


Pour Cari Gustav Jung, c’est aussi un devoir important pour l’âme, car il y a des problèmes « qu’on n’a tout simplement pas les moyens de régler soi-même ». Et il poursuit : « Cet aveu a l’avantage de la sincérité, de la vérité et de la réalité. 


Et il pose les bases d’une réaction compensatoire de l’inconscient collectif. Autrement dit, on est désormais enclin à prêter attention à une idée utile ou à percevoir des pensées qu’on ne laissait pas s’exprimer auparavant. »


Pour éviter que la fatigue ne nous conduise à une paresse néfaste, il faut se montrer attentif et observateur. 


Si nous nous contentons de vivre paresseusement sans la moindre conscience de ce qui émerge en nous, notre âme n’en retirera aucun profit. 


Mais lorsque nous sortons consciemment de l’univers du toujours plus et que nous observons ce qui s’élève alors dans notre âme, la paresse nous conduit à la vérité.


En même temps, dit Jung, apparaissent dans notre âme les remèdes qui guérissent la maladie et le trouble, et régénèrent ce qui était fatigué.




— Extrait De « Retrouver Le Gout De La Vie »




Anselm Grün —




 

04 janvier 2026

≡ La Douceur


Le moine du désert Evagre Le Pontique (346-399/400 apr. J.-C.) voit dans la douceur le signe d’une véritable spiritualité.


— Elle est aussi celle d’une vieillesse réussie.


Qui, en prenant de l’âge, fait montre de douceur envers son prochain et les choses qui l’entourent attire autrui.


En allemand, Sanftmut, la « douceur », signifie littéralement le courage de rassembler ce qui est en moi sans rien exclure de ce qui constitue ma vie.


J’accepte les différents domaines de mon âme, les différents fragments de ma personnalité et les rassemble en un tout, n’écartant rien de mon parcours.


Tout ce que j’ai vécu fait partie de ma personne et fait de moi l’individu que je suis.


La parabole du dîner illustre à mes yeux le mystère de la douceur. 


Les invités s’étant excusés, le maître de maison demanda à son serviteur de faire venir les pauvres et les estropiés, les aveugles et les boiteux.


Et, voyant qu’il y avait encore de la place, il lui en enjoignit :


 « Va-t’en par les chemins et le long des clôtures, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison se remplisse » (Luc 14,23). »


Chacun de nous est convié au dîner de Jésus, afin d’y devenir lui-même


Nous devons nous rendre à la célébration munis de tout ce qui nous habite : y compris ce qui est pauvre et faible, ce qui ne s’est pas épanoui comme nous l’aurions souhaité, ce qui nous semble estropié.


Nous devons convier à notre table l’aveugle et le boiteux tapis au fond de nous :


Les meurtrissures que nous n’osons regarder, nos complexes et nos inhibitions, nos angoisses et notre pusillanimité — Autant de composantes qui doivent, au repas festif du Christ, s’unir en un tout.


Puis, nous devons nous en aller par les chemins poussiéreux de notre existence et convier tous ceux que nous y rencontrons.


Ce que nous avons exclu de notre vie et laissé le long des chemins, ce qui nous paraissait indigne d’être emporté nous appartient au même titre que le reste.


Le vieil homme recompose de mémoire son existence entière avant de l’apporter à la table de Jésus, afin que tous les traits constitutifs de sa personne cessent le combat, et s’unissent à Dieu et dans le Christ.


Celui qui a atteint ce degré de douceur a rassemblé en soi les trésors de sa vie. La richesse et la vastitude de son existence l’emplissent de mansuétude envers son prochain. Des faiblesses de ce dernier il dira, sans les condamner : « Elles font partie de lui. »


Si la parabole du dîner relatée par Jésus illustre la façon dont l’homme parvient à devenir lui-même, on peut également y voir une métaphore de l’Eucharistie.


Chaque jour, la célébration de celle-ci nous exhorte à recueillir les fragments épars de notre être et à nous laisser pénétrer par le corps du Christ.


Tout ce qui nous habite aspire à être accepté, à être empli de l’Esprit du Christ et métamorphosé par lui.


Les faiblesses, les souffrances et les disgrâces de la vieillesse aspirent elles aussi à être rassemblées, car elles font partie intégrante du trésor de la vie.


Celui qui trouve le courage de réunir les fragments de son être et de les présenter à Dieu s’emplit de douceur et insuffle à autrui le courage d’admettre et de rassembler à son tour les richesses qu’il porte en lui.


De même que les gens âgés pétris de mansuétude attirent les autres, désireux de converser avec eux, les vieillards acerbes et impitoyables qui maugréent contre tous et jugent sévèrement autrui repoussent leur prochain.


Evagre le Pontique nous renvoie à Moïse, dont les écritures disent qu’il est de tous les hommes le plus débonnaire.


Et il renvoie à Jésus, qui dit de lui-même : « Mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur » (Matthieu 11,29).


Le doux ne juge pas.


Il accepte l’autre tel qu’il est — car lui-même a accepté et rassemblé en lui tout ce qu’il a vécu.




— Anselm Grün – Le Moine Thérapeute –

— Extraits de « L’art de bien vieillir » Albin Michel — 




Anselm Grün —




 

12 décembre 2025

≡ L’Amour


Parmi les vertus que nous devons acquérir avec l’âge, Fritz Riemann évoque la capacité d’aimer :


La vieillesse, en outre, peut faire renaître la capacité d’aimer. 



Si, d’une part, nous risquons de sombrer dans l’égoïsme, de nous soucier exclusivement de nous-mêmes et de notre santé, il est possible, d’autre part, qu’émerge en nous une nouvelle forme d’amour :


Nous parvenons, en termes psychanalytiques, à nous déprendre en partie de notre narcissisme, de notre amour-propre et de notre égotisme, car nous n’attachons plus autant d’importance à notre personne et la prenons moins au sérieux qu’autrefois. »


Face à des personnes âgées rivées à leur statut passé et incapables de lâcher prise, nous comprenons l’importance de s’exercer à cette capacité d’aimer.


Beaucoup de ceux qui ont connu le succès et la gloire sont incapables de s’en détacher et succombent, en prenant de l’âge, à un narcissisme grandissant qui gâche l’œuvre de leur vie.


A l’inverse, nous éprouvons de la gratitude à l’égard de ceux qui, cessant de trop se prendre au sérieux, se contentent d’aimer.


Ils exhalent l’amour, une inclination qui imprègne tout ce qu’ils entreprennent, irradie vers tous ceux qu’ils rencontrent.


Bien souvent, leur visage, vieux et sillonné de rides, rayonne de charité. Rien, chez eux, ne condamne ni ne juge, tout en eux est amour.


La tendresse qui éclaire leur regard est sans feinte, loin de celle qui requiert effort ou contrainte.


Parce qu’ils ont beaucoup aimé et appris à goûter l’existence, ils se sont changés en amour.


Ils illustrent ce que Paul a dit de la charité, sentiment dont ils sont pénétrés : « Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » – Première épître aux Corinthiens 13, 7 –.


De ces personnes aimantes nues, cherchons le commerce.


Leur amour, loin de nous accaparer, nous procure le sentiment bienfaisant d’être protégés, libres et compris.




— Extraits de « L’art de bien vieillir », Albin Michel —




Anselm Grün – Le Moine Thérapeute