Achille Devéria —
— Le 6 mars 1800, Vidocq s’évadait du bagne de Toulon
Avant de devenir le chef de la police française, Eugène-François Vidocq fut le roi de l’évasion. La dernière à Toulon.
Il ne reste du bagne de Toulon que deux bâtiments bas au toit rouge, à l’entrée de l’arsenal, et la silhouette des hommes, boulets au pied, projetée sur un mur dans l’ancien quartier Chicago. Pouvant abriter jusqu’à 4.000 détenus, Toulon fut pourtant le plus grand bagne de France jusqu’en 1873 et son transfert à Cayenne.
C’est de Toulon que s’échappa, le 6 mars 1800, le bagnard Eugène-François Vidocq que l’on connaîtrait plus tard comme patron de la Brigade de Sûreté, puis chef de la police française après que le roi Louis XVIII eut prononcé sa grâce.
• Le roi de l’évasion
Personnage de légende, Vidocq incarne la figure du héros passé du crime à la lumière. Né à Arras en 1775 dans une famille de petite bourgeoisie, Eugène-François montre de bonne heure des prédispositions pour le crime.
Avec un physique d’adulte dès l’enfance et une taille de colosse pour l’époque - il mesure 1m 78 -, il enchaîne les larcins et prend notamment la mauvaise habitude de voler ses proches. De rêves d’aventure avortés – il voulait s’embarquer pour l’Amérique – en engagement dans l’armée révolutionnaire, puis l’armée roulante après 1795, ses errances de voleur et d’escroc dans le nord de la France vont le conduire une première fois au bagne.
Condamné à huit ans de travaux forcés par le tribunal de Douai, en 1796, il atterrit à la prison de Bicêtre où il va être « incorporé dans la chaîne Brest ». Les forçats sont enchaînés les uns aux autres pour prendre, à pied, la direction du bagne. Un voyage de 24 jours pour une distance de 580 km, boulet au pied.
Qu’importe, Vidocq va déjà tenter une première évasion en forêt de Compiègne. Sans succès, donc. Il retente de s’échapper lors du déferrement des bagnards, à l’entrée de Brest, mais il va se blesser en sautant le mur d’enceinte. Débrouillard comme personne, il a toutefois réussi à se procurer des vêtements de matelot et s’enfuit huit jours seulement après son arrivée au bagne. Repris en 1799, il est alors envoyé à Toulon.
• De roi de la belle à chef de la police
Le détenu Vidocq est enfermé au cachot N° 3. Une cellule aveugle où il porte « la double chaîne » et le boulet alourdi des détenus dangereux. Il a 25 ans, c’est un gaillard et aussi une gloire parmi les détenus. Force de la nature, on l’envoie faire les corvées au port. Alors, ce 6 mars 1800, il profite de la corvée pour enfiler les vêtements civils que son ami Mathieu lui a procurés. Alors qu’il fuit vers les portes de la ville, il entend le canon qui signale son évasion.
Sur la route de Paris, il fait halte à Lyon, où il retrouve d’anciens bagnards évadés eux aussi de Toulon. Ils veulent l’enrôler dans leurs mauvais coups, mais Vidocq refuse. Ils vont le dénoncer aux autorités. Vidocq a du métier, c’est ce qui va le servir. Arrêté à Roanne, il négocie avec la police, dont il devient l’indic.
D’abord mouchard dans les prisons de Bicêtre, où il fait son retour, puis La Force, dans le Marais à Paris, il est placé à la tête de la brigade de Sûreté par le préfet de police Pasquier, en 1811. Constituée d’individus comme lui, elle sera d’une efficacité sans pareille. Il faudra toutefois à Vidocq attendre 1818 pour que le roi Louis XVIII lui accorde sa grâce et lui rende ses droits civils.
• À Toulon, la mémoire des bagnards
Si le personnage d’Eugène-François Vidocq a nourri l’imaginaire et fait le bonheur du cinéma français, la France contemporaine n’aime guère se souvenir du bagne.
Pourtant, dans celui de Toulon, plus de 100.000 hommes sont passés entre son ouverture, en 1748, et sa fermeture en1873. Forces vives sur le port, « Ils peuvent être employés au chargement ou au déchargement des navires.
Ils travaillent dans les ateliers de construction navale ou participent à la création du bassin Groignard et de la chapelle Saint-Louis située sur la base de Saint-Mandrier », ou sont employés à la corderie, nous apprend le musée de la Marine.
On les reconnaît à leur tenue : haut rouge, pantalon et chaussures blancs, bonnet vert pour les peines à vie et rouges pour les temporaires. La journée terminée, ils rejoignent les bâtiments de l’arsenal où, après une mauvaise pitance, ils dorment alignés sur le « tollard », et enchaînés.
Des conditions épouvantables que Victor Hugo, venu plusieurs fois visiter le bagne de Toulon, décrira dans Le dernier jour d’un condamné.
Si vous passez par Toulon, faites halte au musée de la Marine où une salle est consacrée au bagne. Vous y découvrirez, émerveillés, l’art de la « camelotte » qui, sans aucun doute, a sauvé maints de ces bagnards.
Grimpez aussi jusqu’à Notre-Dame-du-Mai, une chapelle construite en 1625, qui surplombe le cap Cissié. Lieu de pèlerinage (ouverte à la Pentecôte), elle renferme une magnifique collection d’ex-votos dont beaucoup sont des vœux de prières ou des remerciements pour la survie des bagnards.
— Source : Boulevard Voltaire
— Extrait d’un article de Marie Delarue
— 8 mars 2026
▲ Aron O’Raney —
