Parmi les saints de son panthéon, outre Jésus, Mahomet ou encore Lénine, Victor Hugo occupe une place de choix sur une fresque à l’entrée du temple. Martin Norris Travel Photography
— Victor Hugo, un saint ? Quand l’écrivain est devenu la figure spirituelle des « caodaïstes » vietnamiens.
• Victor Hugo est vénéré de par le monde comme littérateur de génie, mais aussi comme figure spirituelle : au Vietnam, il fait l’objet d’un culte dans le temple caodaïste de Tây Ninh.
De Hô Chi Minh-Ville, un bus mène en deux heures à la cathédrale de Tây Ninh. De grands jardins, une volée de marches, un immense bâtiment colonial long de 107 m qui tient de la pagode et de l’église romane. L’équivalent de Saint-Pierre de Rome pour les adeptes du caodaïsme, religion syncrétiste inventée lors des Années folles dans ce qui s’appelait alors la Cochinchine, au sud de l’ Indochine française.
En entrant tout de suite à droite, vous tombez sur une peinture murale représentant trois personnages auréolés qui rédigent un texte chacun dans sa langue. Nguyêt Binh Khiêm, poète l’astrologue, sorte de Nostradamus vietnamien, Sun Yat-sen, qui renversa les empereurs Qing et fut le premier président chinois, et...
Victor Hugo, alias Duc Nguyêt Tâm Chon Nhon.
• En habit d’académicien, portant bicorne, Il écrit à la plume : Dieu et Humanité, Amour et Justice.
C’est un orphelin pauvre du coin, Ngô Van Chiêu, né en 1878, qui a fait venir ici son esprit. Après des études au lycée Chasse-loup-Laubat de Saïgon, devenu fonctionnaire de l’administration coloniale et maçon, il s’adonne au spiritisme, sur les pas d’Allan Kardec. Une corbeille à bec lui dicte en 1921 la doctrine panthéiste d’un esprit supérieur, Cao Daï( « palais suprême » ), un bouddhisme mâtiné de taoïsme et de confucianisme.
Calquant son clergé sur le catholicisme, il intègre à son panthéon de grands Initiés, « reflets du Mental cosmique qui n’est pas un Dieu nettement séparé de l’Univers », tels Jésus Christ, Shakespeare, Jeanne d’Arc, Descartes, etc.
Victor Hugo y tient une place éminente, pour deux raisons. C’est un phare de l’humanisme et du progrès par l’instruction publique. C’est aussi un grand esprit, qui se voyait en prophète d’une nouvelle religion syncrétiste d’amour et d’inclusion. Ngô Van Chiêu et ses collègues consignent religieusement ses messages.
Temple Cao Daï de Tây Ninh, au Vietnam. Danièle SCHNEIDER
Les adeptes aisés, le fondateur laisse sa place de pape à un viveur devenu ascète, Lê Van Trung, franc-maçon.
Déclarée dès 1926 à l’administration coloniale, la secte progresse à pas de géant. Son représentant en France, Gabriel Gobron, tenue au Congrès mondial des croyances en 1939 la bienveillance du ministre des Colonies, Georges Mandel.
Auparavant, la République a inauguré le premier temple caodaïste du Cambodge, du 21 au 23 mal 1937.
La fête fut magnifique. Le premier jour, à 16 h 30, commença la procession du portrait de Victor Hugo autour du temple jusqu’à l’esplanade Bach-Vân, puis les prières des adeptes des trois ordres, en tunique jaune, rouge et bleu, le feu d’artifice, les danses de la licorne.
Le clou de la journée du 22 mai fut le discours du Giao-Su (évêque) Thuong Vinh Thanh : « Nous avons choisi pour l’inauguration de notre premier temple la date de l’anniversaire de la désincarnation du Grand Français, du Grand Humain qu’est Victor Hugo, qui est depuis 1927 notre chef spirituel tant aimé et vénéré. »
Étrange apothéose d’un homme qui avait condamné tous les prêtres et toutes les Églises, et affirmé l’absurdité de la foi chrétienne, résumant la rédemption à « l’équilibre d’un vol de pomme avec l’assassinat de Dieu ».
Mais Victor Hugo est comme la Samaritaine, on y trouve tout — comme dans le caodaïsme : ses énormes poèmes tardifs, leurs tombereaux d’antithèses, leurs charretées de synthèses, lui sont isomorphe. Il aurait aimé la cathédrale de Tây Ninh, ses ornements qui passent le rococo, son symbolisme de Disneyland asiatique, ses bariolages, ses colonnades, ses animaux fabuleux : c’est l’art Hugo réincarné.
« Hugo, la fureur de vivre », 164 pages, 14,90 €, disponible en kiosque .
— Source : Figaro Hors-Série « Hugo, la fureur de vivre ».
— Un article de Martin Peltier
▲ Aron O’Raney —
