27 juillet 2026

≡ Boualem Sansal «La Légende»


— Depuis deux siècles, le temps des Lumières, la littérature a déplacé la conscience politique du monde.


Lorsque Victor Hugo part en exil, il ne devient pas seulement un proscrit. Il devient une tribune. Il transforme son bannissement en accusation permanente. Son œuvre fait entrer l'idée que la légitimité ne réside pas toujours du côté du pouvoir, mais parfois du côté du banni. 


Lorsque Émile Zola écrit «J'accuse», il ne corrige pas seulement une injustice. Il internationalise la morale publique. Il montre qu'un écrivain peut contraindre un État à se regarder dans un miroir. 


Lorsque Alexandre Soljenitsyne révèle l'archipel des goulags, il ne publie pas un livre : il fracture un système. Le goulag existait avant lui. Après lui, il ne pourra plus être ignoré. 


Lorsque Václav Havel passe de la dissidence à la présidence, il démontre que la parole longtemps considérée comme subversive peut devenir fondement d'un ordre nouveau. 


Lorsque Salman Rushdie est condamné à mort pour une fiction, c'est la preuve que l'imaginaire dérange autant que le manifeste.


Il n'y a pas que les États pour tenter de faire taire un écrivain. Les régimes changent. Les orthodoxies demeurent. 


Albert Camus n'a pas connu la prison d'un pouvoir autoritaire. Il a connu autre chose : l'isolement, la mise au ban, la suspicion morale. Dans le microcosme intellectuel dominé par Jean-Paul Sartre et par une gauche fascinée par les révolutions lointaines, Camus devint l'homme à contester. 


On ne l'emprisonna pas. On tenta de le disqualifier. 


Il paya son refus des absolus. Il paya son attachement à une mesure que l'époque jugeait tiède. Il paya surtout son refus de sacrifier l'homme concret aux abstractions idéologiques. 


On peut réduire un écrivain au silence par la censure. On peut aussi tenter de le réduire par l'ostracisme, par le soupçon, par l'intimidation symbolique.


Aujourd'hui encore, il n'y a pas que les États pour brimer une parole. Il existe des tribunaux d'opinion. Des coalitions morales. Des orthodoxies impatientes. 


La liberté d'expression ne se heurte pas seulement aux prisons. Elle se heurte aux meutes.



— Extraits de «La Légende.» 

— Éditions Grasset






Boualem Sansal —