03 juillet 2026

≡ J'entends Bien ce peuple


J'entends Bien Qu'un Tel Peuple Ne Peut Être Accepté De Tous. 


•— Ici, l'intelligence n'a pas de place, comme en Italie. 


Cette race est indifférente à l'esprit. Elle a le culte et l'admiration du corps. Elle en tire sa force, son cynisme naïf, et une vanité puérile qui lui vaut d'être sévèrement jugée. 


On lui reproche communément sa «mentalité», c'est-à-dire une façon de voir et de vivre. Et il est vrai qu'une certaine intensité de vie ne va pas sans injustice. 


Voici pourtant un peuple sans passé, sans tradition et cependant non sans poésie — mais d'une poésie dont je sais bien la qualité dure, charnelle, loin de la tendresse, celle même de leur ciel, la seule à la vérité qui m'émeuve et me rassemble.


•— Le contraire d'un peuple civilisé, c'est un peuple créateur. 


Ces barbares qui se prélassent sur des plages, j'ai l'espoir insensé qu'à leur insu peut-être, ils sont en train de modeler le visage d'une culture où la grandeur de l'homme trouvera enfin son vrai visage. 


Ce peuple tout entier jeté dans son présent vit sans mythes, sans consolation. Il a mis tous ses biens sur cette terre et reste dès lors sans défense contre la mort. 


Les dons de la beauté physique lui ont été prodigués. Et avec eux, la singulière avidité qui accompagne toujours cette richesse sans avenir. 


•— Tout ce qu'on fait ici marque le dégoût de la stabilité et l'insouciance de l'avenir.


On se dépêche de vivre et, si un art devait y naître, il obéirait à cette haine de la durée qui poussa les Doriens à tailler dans le bois leur première colonne. 


Et pourtant, oui, on peut trouver une mesure en même temps qu'un dépassement dans le visage violent et acharné de ce peuple, dans ce ciel d'été vidé de tendresse, devant quoi toutes les vérités sont bonnes à dire et sur lequel aucune divinité trompeuse n'a tracé les signes de l'espoir ou de la rédemption.


Entre ce ciel et ces visages tournés vers lui, rien où accrocher une mythologie, une littérature, une éthique ou une religion, mais des pierres, la chair, des étoiles et ces vérités que la main peut toucher.


Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu'il est toujours un lieu où le cœur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d'homme. 


Et sans doute, cela ne peut suffire. Mais à cette patrie de l'âme, tout aspire à certaines minutes. «Oui, c'est là-bas qu'il nous faut retourner.» Cette union que souhaitait Plotin, quoi d'étrange à la retrouver sur la terre? 



— Extrait De «Noces» 1936-1937

— L'Été À Alger — À Jacques Heurgon 






—Albert Camus —