«La Compassion Génère Un État De Totale Disponibilité,Ce Qui Permet Un Passage À L’action».
Un interview du coauteur de l’étude, le docteur en biologie cellulaire et moine bouddhiste Mathieu Ricard. Des propos recueillis par Marie-Christine Petit-Pierre dans le journal genevois «Le Temps» du 16 novembre 2004.
— Le Temps : Comment en êtes-vous venu à participer à cette étude ?
Mathieu Ricard : Le Dalaï-Lama est un esprit extrêmement curieux. Il s’intéresse beaucoup aux sciences. Nous avons voulu organiser des rencontres avec Sa Sainteté et des scientifiques de très haut niveau, ce qui a abouti à la fondation du «Mind and Life Institute».
Au début, très discrètes, ces rencontres ont pris toujours plus d’importance. Nous avons décidé de faire cette recherche, dont je suis devenu l’un des coordinateurs.
J’ai collaboré à l’élaboration des protocoles scientifiques, du point de vue du méditant, afin d’identifier et de définir les différents types de méditation qui ont été depuis étudiés en laboratoire.
J’ai aussi servi de cobaye pour voir si cela valait la peine de déplacer des moines contemplatifs du Tibet aux États-Unis. Et j’ai pu ainsi contribuer à affiner l’approche entre les scientifiques et les méditants.
— Avez-vous utilisé un type particulier de méditation ?
Nous en avons utilisé plusieurs, mais principalement celle de la compassion universelle.
Elle ne s’exerce pas sur un sujet précis, ce qui permet d’éviter la stimulation de la mémoire et de l’imagination. Les résultats de l’étude montrent, chez les moines entraînés, une forte augmentation de l’activité cérébrale dans les régions du cerveau liées aux émotions positives et une plus grande disponibilité à l’action.
Un autre volet encore non publié utilisant l’imagerie par résonance magnétique nucléaire fonctionnelle (IRMF) montre la stimulation du lobe préfrontal gauche, qui implique également la zone active dans la planification des mouvements.
• La compassion génère un état de totale disponibilité, toutes les barrières tombent, ce qui permet un passage à l’action.
C’est tout au moins notre interprétation de méditants.
— Ce sont de véritables champions de la méditation qui ont participé l’étude. Est-ce que cela ne fausse pas les résultats ?
Notre idée était de montrer que la méditation avait un effet durable sur le cerveau. Et les différences entre l’activité cérébrale des novices et des moines expérimentés ont montré que le principal facteur était l’entraînement mental.
Mais il faudra faire une étude longitudinale, pour montrer comment le cerveau de ceux qui méditent évolue sur la durée. Cette étude a prouvé qu’une personne entraînée pouvait modifier durablement sa plasticité cérébrale.
— Est-ce dû à un renforcement des connexions existantes ou à la constitution de neurones ?
Nous ne le savons pas. Ce qu’on peut dire, c’est que le cerveau se modifie grâce à un enrichissement intérieur et volontaire, et ce, à l’âge adulte.
— Que retirez-vous de cette expérience ?
Pour le contemplatif, ce qui compte, c’est la transformation. Cette découverte ne change pas sa pratique. Mais la démonstration est extrêmement intéressante pour le passionné de sciences que je suis.
Et cela montre que bouddhisme et sciences ne sont pas incompatibles, comme l’ont cru longtemps les communistes chinois pour lesquels les Tibétains sont des sauvages. II s’agit d’une science contemplative et non d’un dogme.
C’est une investigation des processus mentaux. Et si la théorie de la perception bouddhiste s’avérait scientifiquement fausse, ce ne serait pas un problème pour le Dalaï-Lama.
— Quel est votre but en faisant cette démonstration ?
— Les bouddhistes ne font pas de prosélytisme. Le principal pour nous, c’est de montrer les changements que peut induire la méditation.
Et de mettre à disposition de la société cette technique qui peut être utilisée en tant que telle, sans aucun objectif religieux. Il y a, par exemple, une expérience en cours en Californie avec des enfants hyperactifs.
Et une autre auprès de cent cinquante professeurs qui évalueront leurs changements après trois mois de méditation. On pourrait envisager d’ajouter «l’équilibre émotionnel» au programme des écoles, en utilisant la méditation.
—■ Mathieu Ricard —
