19 août 2026

≡ Désillusion De L’Écrit


Le «talent» est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. 


L’existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n’a accablés d’aucun don. Aussi serait-il malaisé d’imaginer univers plus faux que l’univers littéraire, ou homme plus dénué de réalité que l’homme de lettres.

 

Point de salut, sinon dans l’imitation du silence.

 

La poursuite du signe au détriment de la chose signifiée; le langage considéré comme une fin en soi, comme un concurrent de la «réalité»; la manie verbale, chez les philosophes même; le besoin de se renouveler au niveau des apparences; caractéristiques d’une civilisation où la syntaxe prime l’absolu, et le grammairien le sage.

 

Goethe, artiste complet, est notre antipode : un exemple pour autrui. Étranger à l’inachèvement, à cet idéal moderne de la perfection, il se refusait à comprendre les dangers des autres; quant aux siens, il les assimila si bien qu’il n’en souffrit point. 


Sa claire destinée nous décourage; après l’avoir fouillée en vain pour y découvrir des secrets sublimes ou sordides, nous nous abandonnons au mot de Rilke : «Je n’ai pas d’organe pour Goethe.»

 

Supercherie du style : Donner aux tristesses usuelles une tournure insolite, enjoliver des petits malheurs, habiller le vide, exister par le mot, par la phraséologie du soupir et du sarcasme!


Je commençais à m’affermir dans le scepticisme, lorsque l’idée me vint de consulter, ultime recours, la Poésie : qui sait? Peut-être me serait-elle profitable, peut-être cache-t-elle sous son arbitraire quelque révélation définitive. Recours illusoire! elle était allée plus avant que moi dans la négation, elle me fit perdre jusqu’à mes incertitudes...

 

Pour qui a respiré la Mort, quelle désolation que les odeurs du Verbe!


«Il avait du talent : pourtant, plus personne ne s’en occupe. Il est oublié. Ce n’est que justice : Il n’a pas su prendre toutes ses précautions pour être mal compris.»


Que fait le sage? Il se résigne à voir, à manger, etc., il accepte malgré lui cette «plaie à neuf ouvertures» qu’est le corps selon la Bhagavad-Gîta.

 

Le poète : un malin qui peut se morfondre à plaisir, qui s’acharne aux perplexités, qui s’en procure par tous les moyens. 

Ensuite, la naïve postérité s’apitoie sur lui...

 

Presque toutes les œuvres sont faites avec des éclairs d’imitation, avec des frissons appris et des extases pillées.


Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.

  

S’il n’avait gardé une dernière illusion, je me réclamerais volontiers d’Omar Khayyam, de ses tristesses sans réplique; mais il croyait encore au vin.

   

Dans ce «grand dortoir», comme un texte taoïste appelle l’univers, le cauchemar est le seul mode de lucidité.

 

Ne vous exercez pas aux Lettres si, avec une âme obscure, vous êtes hantés par la clarté. Vous ne laisserez après vous que des soupirs intelligibles, pauvres bribes de votre refus d’être vous-même.

 

Dans les tourments de l’intellect, il y a une tenue qu’on chercherait vainement dans ceux du cœur. 


Le scepticisme est l’élégance de l’anxiété. Être moderne, c’est bricoler dans l’Incurable.



— Syllogismes De L’amertume 

— Extraits D’«Atrophie Du Verbe»






Emil Cioran