Chronique d’un royaume perdu, d’Ananda Devi, Grasset. Grasset
📚Chronique d’un royaume perdu, Ananda Devi : l’île aux fantômes
La romancière retrace, sur quatre générations, le destin d’une famille issue de propriétaires d’une plantation sucrière et d’esclaves à Maurice. Une œuvre puissante qui mêle réel et fantastique.
Ananda Devi est une grande romancière qui écrit des choses sombres et amères avec une voix douce. Écrivain, poète, anthropologue, elle a toujours été exigeante. Ce nouvel opus, dont le titre annonce l’entreprise, Chronique d’un royaume perdu, est une œuvre d’une puissance rare. Elle déploie une fresque, transforme l’île Maurice, son pays natal, en fable politique, mais aussi charnelle. Une fiction de haute tenue.
À partir d’un lieu réel, Le Bouchon, situé dans le Sud-Est, elle met en scène un village reculé bordé de forêt et d’un lagon paradisiaque. L’ampleur de la fresque est dans ce désir de raconter quatre générations de Mauriciens — un arbre généalogique, paternité incertaine y compris, se trouve à la fin.
— Union entre un esclave et une propriétaire
Tout commence dans une propriété sucrière, appartenant aux Dumontais, du temps où l’esclavage est à bout de souffle — cette période appelée «l’engagisme» : on a recruté des travailleurs sous contrat qui venaient d’Inde pour remplacer la main-d’œuvre gratuite après l’abolition. Une rumeur de scandale irrigue la grande famille : «Le péché originel». Mme Dumontais aurait été séduite par un esclave, le Vieux Bouc — malgré son surnom, son charisme a fait des dégâts et il a su donner naissance à une légende. De cette liaison sont nés trois enfants tout de même, que M. Dumontais reconnaît avec joie et aveuglément.
Deux autres enfants, du côté des esclaves, complètent le tableau ; tous portent à des degrés divers la marque de ce péché dans leur peau. Bannis, ils fuient vers le sud, guidés par des visions, et fondent au Bouchon une communauté métissée, une enclave, une utopie, où l’on tente d’échapper au carcan des races, de l’ordre patriarcal jusqu’au capitalisme. Si le «royaume» doit affronter les cyclones, la haine entre les hommes et le goût de l’argent sont plus dévastateurs encore.
— L’influence de Toni Morrison
Le roman d’Ananda Devi prend l’allure d’une épopée sur quatre générations, racontée par un narrateur (au détour d’une phrase, au milieu du livre, on découvre son nom). Tel un fabuleux conteur, il s’adresse à Virginie, une danseuse muette, la dernière des Dumontais. Cette adresse, très efficace, comme certains aspects (le paradis, la cruauté), nous fait penser à Paul et Virginie. Et on ne peut pas ne pas songer à un grand nom de la littérature américaine : Toni Morrison, forcément, avec ce mélange de fantastique et de réalisme, cette absence de frontières entre les vivants et les morts, la présence des spectres.
Comme Morrison, prix Nobel de littérature 1993, auteur du Chant de Salomon et de Beloved, Ananda Devi tente de reprendre possession d’une histoire racontée par les autres avant que tout ne sombre dans l’oubli — c’est peut-être juste un clin d’œil, Raymond est un personnage de Beloved que l’on retrouve dans Chronique...
Ananda Devi a composé 460 pages denses, superbement bien écrites, dans lesquelles on retrouve tout ce qui fait sa marque de fabrique : sensuel et violent, lumineux et sombre, physique et fantasmé. Avec ses titres de chapitres, le roman se lit comme une excellente série :
«Attaque du Bouchon, suite et fin», «La trahison de Grégoire», «Mort de Raymond»... À la fin, dans la page des remerciements, elle a un mot pour son pays natal, «ma source, mon chant, ma blessure».
— 10 septembre 2026
— Un article de Mohammed Aissaoui
— Le Figaro Culture
▲ Aron O’Raney —
