29 septembre 2025

≡ Noces III



Seul Contre La Colonne, J’étais Comme Quelqu’un Qu’on Prend À La Gorge Et Qui Crie Sa Foi Comme Une Dernière Parole. Tout En Moi Protestait Contre Une Semblable Résignation. « Il Faut », Disaient Les Inscriptions. Mais Non, Et Ma Révolte Avait Raison. 



Cette joie qui allait, indifférente et absorbée comme un pèlerin sur la terre, il me fallait la suivre pas à pas. Et, pour le reste, je disais non. Je disais non de toutes mes forces. Les dalles m’apprenaient que, c’était inutile et que la vie est « col sol levante col sol cadente ». 


Mais aujourd’hui encore, je ne vois pas ce que l’inutilité ôte à ma révolte et je sens bien ce qu’elle lui ajoute.


Au demeurant, ce n’est pas cela que je voulais dire. Je voudrais cerner d’un peu plus près une vérité que j’éprouvais alors dans le cœur même de ma révolte et dont celle-ci n’était que le prolongement, une vérité qui allait des petites roses tardives du cloître de Santa Maria Novella aux femmes de ce dimanche matin à Florence, les seins libres dans des robes légères et les lèvres humides. 


Au coin de chaque église, ce dimanche-là, se dressaient des étalages de fleurs, grasses et brillantes, perlées d’eau. 


J’y trouvais alors une sorte de « naïveté » en même temps qu’une récompense. Dans ces fleurs comme dans ces femmes, il y avait une opulence généreuse et je ne voyais pas que désirer les unes différât beaucoup de convoiter les autres.  Le même cœur pur y suffisait. 


Ce n’est pas souvent qu’un homme se, sent le cœur pur. Mais du moins à ce moment, son devoir est d’appeler vérité ce qui l’a si singulièrement purifié, même si cette vérité peut à d’autres sembler un blasphème, comme c’est le cas pour ce que je pensais ce jour-là : j’avais passé ma matinée dans un couvent de franciscains, à Fiesole, plein de l’odeur des lauriers. 


J’étais resté de longs moments dans une petite cour gonflée de fleurs rouges, de soleil, d’abeilles jaunes et noires. Dans un coin, il y avait un arrosoir vert. Avant de venir, j’avais visité les cellules des moines, et vu les petites tables garnies d’une tête de mort. Maintenant, ce jardin témoignait de leurs inspirations.


J’étais revenu vers Florence, le long de la colline qui dévalait vers la ville offerte avec tous ses cyprès. Cette splendeur du monde, ces femmes et ces fleurs, il me semblait qu’elle était comme la justification de ces hommes. 


Je n’étais pas sûr qu’elle ne fût aussi celle de tous les hommes qui savent qu’un point extrême de pauvreté rejoint toujours le luxe et la richesse du monde.


Dans la vie de ces franciscains, enfermés entre des colonnes et des fleurs et celle des jeunes gens de la plage Padovani à Alger qui passent toute l’année au soleil, je sentais une résonance commune. 


S’ils se dépouillent, c’est pour une plus grande vie, et non pour une autre vie. C’est du moins le seul emploi valable du mot « dénuement ». 


Être nu garde toujours un sens de liberté physique et cet accord de la main et des fleurs — cette entente amoureuse de la terre et de l’homme délivré de l’humain — ah! je m’y convertirais bien si elle n’était déjà ma religion. 


Non, ce ne peut être là un blasphème — et non plus si je dis que le sourire intérieur des Saint-François de Giotto justifie ceux qui ont le goût du bonheur. Car les mythes sont à la religion ce que la poésie est à la vérité, des masques ridicules posés sur la passion de vivre!


Irai-je plus loin? Les mêmes hommes qui, à Fiesole, vivent devant les fleurs rouges ont dans leur cellule le crâne qui nourrit leurs méditations. Florence à leurs fenêtres et la mort sur leur table. 


Une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie. Et à une certaine température de vie, l’âme et le sang mêlés vivent à l’aise sur des contradictions, aussi indifférents au devoir qu’à la foi. 


Je ne m’étonne plus alors que, sur un mur de Pise, une main allègre ait résumé ainsi sa singulière notion de l’honneur : « Alberto fa l’amore con la mia sorella. » 


Je ne m’étonne plus que l’Italie soit la terre des incestes, ou du moins, ce qui est Plus significatif, des incestes avoués. 


Car le chemin qui va de la beauté à l’immoralité est tortueux, mais certain. Plongée dans la beauté, l’intelligence fait son repas de néant. Devant ces paysages dont la grandeur serre la gorge, chacune de ses pensées est une rature sur l’homme. 


Et bientôt, nié, couvert, recouvert et obscurci par tant de convictions accablantes, il n’est plus rien devant le monde que cette tache informe qui ne connaît de vérité que passive, ou sa couleur ou son soleil. 


Des paysages si purs sont desséchants pour l’âme et leur beauté insupportable. Dans ces évangiles de pierre, de ciel et d’eau, il est dit que rien ne ressuscite. Désormais au fond de ce désert magnifique au cœur, la tentation commence pour les hommes de ces pays. 


Quoi d’étonnant si des esprits élevés devant le spectacle de la noblesse, dans l’air raréfié de la beauté, restent mal persuadés que la grandeur puisse s’unir à la bonté? 


Une intelligence sans Dieu qui l’achève cherche un Dieu dans ce qui la nie. Borgia arrivant au Vatican s’écrie : 


« Maintenant que Dieu nous a donné la papauté, il faut se hâter d’en jouir. » 


Et il fait comme il dit. Se hâter, cela est bien dit. Et l’on y sent déjà le désespoir si particulier aux êtres comblés.


Je me trompe peut-être. Car enfin, je fus heureux à Florence et tant d’autres avant moi. Mais qu’est-ce que le bonheur, sinon le simple accord entre un Être et l’existence qu’il mène? 




À Jean Brenier.

Extrait de « Noces » 1936 1937




Albert Camus —