22 avril 2026

≡ Vous Avez Dit Pauvreté


La véritable pauvreté en esprit, c'est que l'homme doit être tellement libéré de Dieu et de toutes ses œuvres que, Dieu voulant agir en l'âme, devrait être lui-même le lieu de son opération. 


Cela, il le fait volontiers, car, lorsque Dieu trouve un homme aussi pauvre, Dieu accomplit sa propre œuvre et l'homme vit ainsi Dieu en lui, Dieu étant le lieu propre de ses opérations. Dans cette pauvreté, l'homme retrouve l'être éternel qu'il a été, qu'il est maintenant et qu'il sera de toute éternité.


Saint-Paul dit : «Tout ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu.» Or, notre discours semble transcender la grâce, l'être, la connaissance, la volonté, et tout désir. Comment donc comprendre la parole de Saint Paul?


On répondra que la parole de Saint Paul est vraie. Il fallait qu'il soit habité par la grâce; c'est elle qui opéra pour que ce qui était potentiel devînt actuel. Lorsque la grâce prit fin, Paul demeura ce qu'il était.


Nous disons donc que l'homme doit être si pauvre qu'il ne soit, ni ne possède en lui aucun lieu où Dieu puisse opérer. Tant qu'il conserve une localisation, quelle qu'elle soit, il garde une distinction.


C'est pourquoi je prie Dieu d'être libre de Dieu, car mon être essentiel est au-delà de Dieu en tant que Dieu des créatures.


Dans cette divinité où l'Être est au-delà de Dieu, et au-delà de la différenciation, là, j'étais moi-même, je me voulais moi-même, je me connaissais moi-même, pour créer l'homme que je suis. Ainsi, je suis cause de moi-même selon mon essence, qui est éternelle, et non selon mon devenir, qui est temporel.


C'est pourquoi je suis non Né et, par là, je suis au-delà de la mort. Selon mon être Non-Né, j'ai été éternellement, je suis maintenant et demeurerai éternellement. Ce que je suis selon ma naissance mourra et s'anéantira de par son aspect temporel. Mais dans ma naissance éternelle, toutes les choses naissent et je suis cause de moi-même et de toutes choses.


Si je l'avais voulu, ni moi-même ni aucune chose ne serait, et si je n'étais pas, Dieu ne serait pas non plus. Que Dieu soit Dieu, je suis la cause; si je n'étais pas, Dieu ne serait pas. Mais il n'est pas nécessaire de comprendre cela.


Un grand maître a dit que sa percée est plus noble que son émanation, et cela est vrai. Lorsque j'émanais de Dieu, toutes les choses dirent : Dieu est. Mais cela ne peut me combler, car, par là, je me reconnaîtrais créature.


Au contraire, dans la percée, je suis libéré de ma volonté propre, de celle de Dieu, et de toutes ses expressions, de Dieu même.


Je suis au-delà de toutes les créatures et ne suis ni créature ni Dieu. Je suis bien plus. Je suis ce que j'étais, ce que je demeurerai maintenant et à jamais. Là, je suis pris d'une envolée qui me porte au-delà de tous les anges. Dans cette envolée, je reçois une telle richesse que Dieu ne peut me suffire selon tout ce qu'il est en tant que Dieu et avec toutes ses œuvres divines.


En effet, l'évidence que je reçois dans cette percée, c'est que Dieu et moi sommes un. Là, je suis ce que j'étais. Je ne crois ni ne décrois, étant la cause immuable qui fait se mouvoir toute chose. Alors Dieu ne trouve plus de place en l'homme. L'homme dans cette pauvreté retrouve ce qu'il a été éternellement et ce qu'il demeurera à jamais.


Ici, Dieu et l'esprit sont un et c'est là la pauvreté la plus essentielle que l'on puisse contempler.


Que celui qui ne comprend pas ce discours reste libre en son cœur, car aussi longtemps que l'homme n'est pas semblable à cette vérité, il ne peut pas la comprendre, car c'est une vérité immédiate et sans voile, jaillie directement du cœur de Dieu. 


Que Dieu nous vienne en aide pour la vivre éternellement.


Amen.



— Sermon 52, selon la numérotation de Josef Quint dans Die deutschen Werke




— Maître Eckart —