Il vit au fil des jours, porté par les petites choses du quotidien, absorbé par les habitudes et les préoccupations ordinaires, sans s’attarder sur l’existentiel.
Il sait, dans le cours de l’existence, que rien ne dure, et que rien n’est immuable. Tout naît, évolue, se transforme et disparaît. Il connait bien évidemment cette vérité universelle, mais, entre savoir et pleine conscience, il existe souvent un fossé infranchissable.
Il regarde les choses, comme si elles étaient destinées à durer éternellement. Il n’a pas alors conscience que la vie s’inscrit dans le processus universel du changement. Aucun être vivant, nulle chose n’échappe à la Loi fondamentale qui régit ce monde.
Il écrit, pendant que son corps vieillit silencieusement, même si, dans l’instant de «l’ici et du maintenant» rien ne le laisse percevoir. À son insu, le temps poursuit son œuvre inexorablement.
Une réalité à laquelle il ne prête pas attention.
Il regarde un livre qu’il a lu, une quinzaine d’années auparavant. Lui aussi a vieilli, l’impression des lettres s’est estompée, ses pages sont ternes, jaunies, rêches et cassantes. Ce livre, autrefois familier, porte désormais les stigmates du temps. Il témoigne de la dégradation affectant toute chose.
Les murs de son immeuble ont vieilli, eux aussi. La façade lézardée en plusieurs endroits, révèle les marques des années. Les matériaux se dégradent, les fissures s’agrandissent, la structure est fragilisée, tout se transforme. Ce qui semblait permanent étale une nature éphémère.
La vieillesse frappe à sa porte
Son corps se ride, les articulations craquent, la masse musculaire fond, le pas devient incertain. Ses forces, l’énergie et l’endurance déclinent, des limites physiques plus présentes se font sentir. Ce corps lui rappelle que sa propre nature est assujettie aux lois de l’impermanence.
Nostalgique, il évoque d’heureux souvenirs d’une jeunesse insouciante. Aucun avenir, ni passé, tout se vivait au présent. En ce temps, tout lui semblait possible. Il se souvient de la fougue, de l’audace, de la témérité, de ses rêves.
Il a ignoré la réalité de cette vie.
Persuadé d’être entouré d’entités réelles immuables, il s’est détourné du mouvement incessant du monde. Attaché à ses certitudes et alimentant les illusions de la permanence, il a peu à peu édifié les murs de sa propre prison.
Chacun peut s’insérer en pleine conscience dans le mouvement du changement, pour éveiller son attention, mais aussi aiguiser ses sens, en sortant du champ déformant des habitudes. Mais cela n’a pas été son cas. Il a laissé passer le temps, et vécu au gré des événements, acteur-spectateur d’une réalité qui était sienne.
Il lui aurait pourtant suffi d’apprendre à vivre dans le réel de l’existence, et non de marcher à contre-courant ; ce n’était qu’une question de volonté. Il ne s’agissait pas de renoncer à ses rêves ni de se résigner, mais seulement de vivre en accord avec la vérité fondamentale de l’impermanence.
— 13 octobre 2026
—■ Jean Rumoncey —


