■— Nous avons à examiner ce que c’est que la faculté de penser dans ces espèces d’hommes différentes ; comment lui viennent ses idées, s’il a une âme distincte du corps, si cette âme est éternelle, si elle est libre, si elle a des vertus et des vices, etc. ; mais la plupart de ces idées ont une dépendance de l’existence ou de la non-existence d’un Dieu.
• Il faut, je crois, commencer par sonder l’abîme de ce grand principe. Dépouillons-nous ici plus que jamais de toute passion et de tout préjugé, et voyons de bonne foi ce que notre raison peut nous apprendre sur cette question :
≈Y a-t-il un Dieu, n’y en a-t-il pas ?
• Je remarque d’abord qu’il y a des peuples qui n’ont aucune connaissance d’un Dieu créateur : ces peuples, à la vérité, sont barbares, et en très petit nombre ; mais enfin, ce sont des hommes ; et si la connaissance d’un Dieu était nécessaire à la nature humaine, les sauvages hottentots auraient une idée aussi sublime que nous d’un Être suprême.
• Bien plus, il n’y a aucun enfant chez les peuples policés qui ait dans sa tête la moindre idée d’un Dieu. On la leur imprime avec peine ; ils prononcent le mot de Dieu souvent toute leur vie sans y attacher aucune notion fixe ; vous voyez d’ailleurs que les idées de Dieu diffèrent autant chez les hommes que dans leurs religions et leurs lois ; sur quoi je ne puis m’empêcher de faire cette réflexion :
— Est-il possible que la connaissance d’un Dieu, notre créateur, notre conservateur, notre tout, soit moins nécessaire à l’homme qu’un nez et cinq doigts ?
• Tous les hommes naissent avec un nez et cinq doigts, et aucun ne naît avec la connaissance de Dieu : que cela soit déplorable ou non, telle est certainement la condition humaine.
• Voyons si nous acquérons avec le temps la connaissance d’un Dieu, de même que nous parvenons aux notions mathématiques et à quelques idées métaphysiques. Que pouvons-nous mieux faire, dans une recherche si importante, que de peser ce qu’on peut dire pour et contre, et de nous décider pour ce qui nous paraîtra plus conforme à notre raison ?
≈Sommaire Des Raisons En Faveur De L’existence De Dieu.
• Il y a deux manières de parvenir à la notion d’un être qui préside à l’univers.
— La plus naturelle et la plus parfaite pour les capacités communes est de considérer non seulement l’ordre qui est dans l’univers, mais la fin à laquelle chaque chose paraît se rapporter. On a composé sur cette seule idée beaucoup de gros livres, et tous ces gros livres ensemble ne contiennent rien de plus que cet argument-ci :
• Quand je vois une montre dont l’aiguille marque les heures, je conclus qu’un être intelligent a arrangé les ressorts de cette machine, afin que l’aiguille marquât les heures. Ainsi, quand je vois les ressorts du corps humain, je conclus qu’un être intelligent a arrangé ces organes pour être reçus et nourris neuf mois dans la matrice ; que les yeux sont donnés pour voir, les mains pour prendre, etc.
• Mais, de ce seul argument, je ne peux conclure autre chose, sinon qu’il est probable qu’un être intelligent et supérieur a préparé et façonné la matière avec habileté ; mais je ne peux conclure de cela seul que cet être a fait la matière avec rien, et qu’il est infini en tout sens.
— J’ai beau chercher dans mon esprit la connexion de ces idées :
• « Il est probable que je suis l’ouvrage d’un être plus puissant que moi, donc cet être existe de toute éternité, donc il a créé tout, donc il est infini, etc. » Je ne vois pas la chaîne qui mène droit à cette conclusion ; je vois seulement qu’il y a quelque chose de plus puissant que moi, et rien de plus.
Le second argument est plus métaphysique, moins fait pour être saisi par les esprits grossiers, et conduit à des connaissances bien plus vastes ; en voici le précis :
— J’existe, donc quelque chose existe.
• Si quelque chose existe, quelque chose a donc existé de toute éternité : car ce qui est, ou est par lui-même, ou a reçu son être d’un autre.
• S’il est par lui-même, il est nécessairement, il a toujours été nécessairement, et c’est Dieu ; s’il a reçu son être d’un autre, et ce second d’un troisième, celui dont ce dernier a reçu son être doit nécessairement être Dieu.
• Car vous ne pouvez concevoir qu’un être, donne l’être à un autre s’il n’a le pouvoir de créer ; de plus, si vous dites qu’une chose reçoit, je ne dis pas la forme, mais son existence d’une autre chose, et celle-là d’une troisième, cette troisième d’une autre encore, et ainsi, en remontant jusqu’à l’infini, vous dites une absurdité, car tous ces êtres alors n’auront aucune cause de leur existence.
• Pris tous ensemble, ils n’ont aucune cause externe de leur existence ; pris chacun en particulier, ils n’en ont aucune interne : c’est-à-dire, pris tous ensemble, ils ne doivent leur existence à rien ; pris chacun en particulier, aucun n’existe par soi-même ; donc, aucun ne peut exister nécessairement.
— Je suis donc réduit à avouer qu’il y a un être qui existe nécessairement par lui-même de toute éternité, et qui est l’origine de tous les autres êtres.
• De là, il suit essentiellement que cet être est infini en durée, en immensité, en puissance : car qui peut le borner ? Mais, me direz-vous, le monde matériel est précisément cet être que nous cherchons. Examinons de bonne foi si la chose est probable.
• Si ce monde matériel est existant par lui-même d’une nécessité absolue, c’est une contradiction dans les termes que de supposer que la moindre partie de cet univers puisse être autrement qu’elle est : car, si elle est en ce moment d’une nécessité absolue, ce mot seul exclut toute autre manière d’être ; or, certainement cette table sur laquelle j’écris, cette plume dont je me sers, n’ont pas toujours été ce qu’elles sont ; ces pensées que je trace sur le papier n’existaient pas même il y a un moment, donc elles n’existent pas nécessairement.
• Or, si chaque partie n’existe pas d’une nécessité absolue, il est donc impossible que le tout existe par lui-même.
• Je produis du mouvement, donc le mouvement n’existait pas auparavant ; donc, le mouvement n’est pas essentiel à la matière ; donc la matière le reçoit d’ailleurs ; donc, il y a un Dieu qui le lui donne. De même, l’intelligence n’est pas essentielle à la matière, car un rocher ou du froment ne pensent point.
— De qui donc les parties de la matière qui pensent et qui sentent auront-elles reçu la sensation et la pensée ?
• Ce ne peut-être d’elles-mêmes, puisqu’elles sentent malgré elles ; ce ne peut être de la matière en général, puisque la pensée et la sensation ne sont point de l’essence de la matière : elles ont donc reçu ces dons de la main d’un être suprême, intelligent, infini, et la cause originaire de tous les êtres.
Voilà en peu de mots les preuves de l’existence d’un Dieu, et le précis de plusieurs volumes : précis que chaque lecteur peut étendre à son gré.
Voici avec autant de brièveté les objections qu’on peut faire à ce système.
—Traité de métaphysique (1734) —
—Extrait du Chapitre II/IX.
—■ Voltaire — (1694−1778)